Sous la direction du prof. Sylvain Menant
Chapitre I. - Les rois : Stanislas Leszczynski et Stanislas-Auguste Poniatowski et leurs contacts avec Voltaire
Chapitre II. - La réception de l'uvre dramatique
Chapitre III. - Les contes et quelques autres écrits philosophiques
Chapitre IV. - Voltaire dans les périodiques
Chapitre V. - Les polémiques autour de Voltaire
Chapitre VI. - L'influence sur des auteurs polonais:
Ignacy Krasicki
Tomasz Kajetan Wegierski
Jan Potocki
Adam Mickiewicz
Liste des traductions des uvres de Voltaire en Pologne
Liste des écrits polémiques autour de Voltaire
Le présent mémoire a pour but de donner un aperçu général
de la problématique de la réception de l'uvre voltairienne
en Pologne. La question étant très complexe, il est impossible
de la traiter en détail. Ne visant pas l'exhaustivité, ce travail
présentera une vue d'ensemble de la problématique concernant Voltaire
en Pologne au XVIII s.
Pour montrer la diversité de la question, l'exposé sera divisé
en cinq parties : la première présentera la situation générale
de la Pologne au XVIIIe siècle et le rapport entre Voltaire et ce pays
(introduction et le premier chapitre), la deuxième se penchera sur les
traductions polonaises analysées par genre (chap. II et III), la troisième
parlera des opinions et des polémiques autour de Voltaire contenues dans
les périodiques ou éditées sous forme de livre (IV - V),
et la quatrième essayera de montrer l'influence de Voltaire sur quelques
auteurs polonais (VI). Enfin la conclusion voudra poser des problèmes
non-abordés dans ce travail pour ouvrir de nouvelles pistes d'interprétation
de la problématique voltairienne en Pologne. Puisque le phénomène
de la réception voltairienne dépasse légèrement
les frontières du XVIIIe siècle pour s'éteindre après
presque totalement, le mémoire portera sur la période qui s'étend
depuis les années 1730 (les premières mentions sur Voltaire en
Pologne) jusqu'aux années 1830 où le romantisme gagne sa position
forte dans la littérature.
Le problème de la réception de Voltaire n'est pas nouveau pour
les chercheurs polonais. Il connaît plusieurs études intégrales
ou partielles, entre autres deux thèses de doctorat consacrées
à la réception des tragédies et des contes. C'est pourquoi
l'auteur du présent travail essayera de rassembler tout ce qui a été
déjà examiné, avec quelques ajouts personnels, et de dégager
des conclusions parfois polémiques concernant l'image de Voltaire en
Pologne.
La Pologne n'était pas un pays entièrement étranger à
Voltaire. Il s'y est intéressé dans plusieurs de ses uvres.
Cependant ses sources d'information n'étaient pas toujours fiables. Il
n'avait pas d'amis polonais, il n'a jamais voyagé en Pologne, et ses
idées sur ce pays étaient souvent influencées par les grands
souverains hostiles à la République des nobles.
Ce qui le fascinait en Pologne, c'était une dialectique de la liberté
et du pouvoir. Il se posait la question : comment cet état avait pu concilier
la liberté politique et individuelle de chaque membre d'une couche sociale
relativement grande que constituait la noblesse et le fait d'avoir un roi, ce
qui supposerait la centralisation du pouvoir. Pour lui, l'existence de cette
république monarchique était à la fois incompréhensible
et passionnante.
La préoccupation de Voltaire par rapport à la Pologne a été
la plus forte dans les années 1766-1772. A cette époque éclate
l'affaire des dissidents. Il s'agit d'un groupe de la noblesse polonaise non
catholique qui réclame du roi Stanislas-Auguste les lois égales
à celles de tout noble catholique. Le roi, menacé par Rome de
la rupture avec l'Eglise, est réticent. Les dissidents, de leur côté,
sont soutenus par Catherine II qui présente cette affaire comme une intolérance
flagrante de l'état polonais. Voltaire, sans bien connaître la
situation, séduit par la rhétorique de Catherine, s'engage de
son côté pour convaincre tout le monde que l'intervention militaire
russe en Pologne est nécessaire. Il écrit alors La Lettre sur
les panégyriques, l'Essai historique et critique sur les dissensions
des églises de Pologne et le Sermon prêché à Bâle.
Sur ces entrefaites la diète polonaise vote la loi sur les dissidents
qui maintient la situation d'avant, et le 9 février 1768 se constitue
la confédération de Bar. C'est une sorte de fronde de la noblesse
catholique contre la montée de l'influence du pouvoir russe en Pologne.
La confédération est soutenue par les Turcs et le gouvernement
français - intéressés à diminuer la position russe
dans cette région de l'Europe. Ce mouvement est conservateur et sarmate
: d'un côté une guerre de religion, d'autre une lutte pour indépendance
nationale où, sous les étendards représentants la Sainte
Vierge, combattaient et l'évêque Krasicki et d'anciens élèves
de l'Ecole des Cadets comme Tadeusz Kosciuszko ou Kazimierz Pulaski.
Voltaire ne voyait dans la confédération de Bar que l'intrigue
du nonce du pape à Varsovie dont il fait part dans le Discours aux confédérés:
"Braves Polonais (
) vous n'avez eu depuis longtemps que deux véritables
ennemis, les Turcs et la cour de Rome (
) Sachez que les Russes tirent
mieux que vous; n'obligez pas vos protecteurs à vous détruire".
Aux événements en Pologne, il consacre aussi le Sermon du papa
Nicolas Charisteski et Le Tocsin des rois.
Finalement, l'armée russe détruit les forces confédérées.
Plusieurs dirigeants se trouvent en exil (Kosciuszko et Pulaski débarquent
en Amérique pour y prendre part à la guerre d'indépendance).
En 1772 la Pologne est pour la première fois partagée entre les
trois pays avoisinants: la Russie, la Prusse et l'Autriche.
Voltaire serait surpris par le premier partage de la Pologne comme en témoigne
sa lettre à Frédérique II: "Je fus attrapé
comme un sot, quand je crus bonnement, avant la guerre des Turcs, que l'impératrice
de Russie s'entendait avec le roi de Pologne pour faire rendre justice aux dissidents
et pour établir seulement la liberté de conscience." (Best.
18227)
Le patriarche de Ferney, ainsi que les autres occidentaux, ne voyait dans la
Pologne qu'un pays anarchique et gothique. En effet, c'est un état dont
la législation est proche des lois féodales. Depuis la constitution,
au XVI siècle, de son système politique qui accordait un vrai
pouvoir à toute la noblesse et limitait le pouvoir royal, la Pologne,
contrairement à ses voisins qui ont développé les systèmes
absolutistes, n'a pas évolué. Chaque loi devait être adoptée
à l'unanimité par la diète composée des députés
élus par la noblesse de leur région. Si même un seul député
n'était pas d'accord avec la loi proposée, il avait le droit (dit
liberum veto) de la faire avorter. Dès 1573 le roi de Pologne était
électif. Chaque noble avait le droit de voter pour son candidat. Les
prérogatives royales étaient spécifiées dans un
recueil de lois appelé Pacta conventa qui maintenaient les privilèges
que la noblesse avait acquis au cours des siècles, notamment la constitution
de 1505 introduisant le principe qu'aucune nouvelle loi ne pouvait être
adoptée dans le pays sans le consentement de la noblesse représentée
par la diète.
Ce système, nommé démocratie des nobles, qui au XVIe et
dans la première moitié du XVIIe s. fonctionnait sans reproche
à la gloire du pays, commence à dégénérer
vers la fin du XVII s. et devient anachronique face aux monarchies absolutistes
modernes. Le dernier exploit militaire de Jan Sobieski - la bataille de Vienne
(1683) - marque le déclin de la puissance polono-lithuanienne.
Les deux rois de la dynastie saxonne, régnant dans la première
moitié du XVIII s., entraînent le pays dans les guerres qui se
déroulent sur son territoire sans que la Pologne y participe officiellement.
La plupart du temps ils résident à Dresde et ne s'intéressent
que peu aux affaires polonaises. Les députés pour les diètes
abusent du droit nommé liberum veto, de manière que la majorité
des diètes finissent par n'établir aucune loi. Le trésor
de l'état est presque vide et la machine politique fonctionne à
peine.
Dans ces conditions-là, en 1764, est élu, avec l'appui de l'armée
de l'impératrice Catherine II, Stanislas Auguste Poniatowski. Issu d'une
famille aristocratique assez récente, connu comme amant de Catherine,
le nouveau roi est hésitant, plutôt faible et mène une politique
pro russe. Cependant il est amateur des arts. Il fait réaménager
le château royal de Varsovie dans le goût classique; dans sa résidence
d'été à Lazienki, il ramasse une collection importante
de peinture; il rassemble, pendant les fameux jeudis, les plus célèbres
poètes, les artistes, les historiens, comme Ignacy Krasicki, Tomasz Kajetan
Wegierski, Adam Naruszewicz.
Aidé par quelques personnalités illustres, Stanislas Auguste tente
d'introduire certaines réformes politiques et administratives. Son grand
succès c'est la Constitution du trois mai 1791, restée célèbre
comme la première constitution en Europe. Ses efforts réformateurs
se heurtent d'un côté à l'opposition du parti conservateur,
d'autre côté aux actions diplomatiques et militaires des cours
voisines - la Russie, la Prusse et l'Autriche - qui, enfin, parviennent à
partager le pays à trois reprises: 1772, 1793 et 1795, jusqu'à
la faire disparaître de la carte de l'Europe. Le roi abdique et la Pologne
cesse d'exister pour ne renaître que 123 ans plus tard.
De point de vue de la culture, la Pologne sous le règne de Stanislas
Auguste se trouve sous l'influence des lumières et essaye de rattraper
le retard envers les cultures et littératures occidentales. On y lit
et traduit aussi bien les classiques français que les écrivains
et philosophes du XVIII s. Pour mieux expliquer le phénomène de
la réception de la littérature occidentale en Pologne au XVIII
s., Jan Kott, un célèbre chercheur polonais, adopte une métaphore
de deux horloges: occidentale et polonaise qui au XVIII s. commencent à
montrer la même heure. Les institutions culturelles polonaises se multiplient:
le théâtre national, les bibliothèques publiques, les journaux,
les cafés. Il persiste, introduite au XVII s., la culture francophone.
L'aristocratie polonaise parle couramment français, maintient les liens
(souvent de sang) avec l'aristocratie européenne, voyage; ce qui contribue
aux mélanges des cultures et à la création d'une seule
culture aristocratique.
Ainsi la littérature occidentale, et surtout française, a pu s'implanter
en Pologne de deux manières: soit dans sa langue d'origine, lue par les
élites aristocratiques; soit par le biais de traductions, d'adaptations,
de commentaires dans la langue polonaise. Parmi les auteurs étrangers
le plus connus aux bords de la Vistule Voltaire occupe une place importante.
Assez tôt, les Polonais ont entendu son nom et sa renommée européenne
a déclenché une véritable mode pour les écrits voltairiens.
Certaines de ses pièces de théâtre ont été
traduites et représentées plusieurs fois au XVIII et au début
du XIX s. Le public polonais a beaucoup apprécié son talent poétique,
mais sa prose n'est pas restée méconnue: des contes, ainsi que
certaines uvres historiques, ont été également traduits.
Sa philosophie n'est pas restée sans influence sur la pensée politique
polonaise de l'époque et a déclenché plusieurs voix critiques
ou admiratives. En Pologne, aussi bien qu'en France, le XVIII s. est resté
le siècle de Voltaire.
Stanislas Leszczynski (1677-1766) a été deux fois roi de Pologne.
La première fois, il accède au trône en 1704, grâce
au roi de Suède - Charles XII qui détrône le roi régnant
Auguste II de Saxe, rétabli après la bataille de Poltava en 1709.
Forcé à quitter la Pologne, Leszczynski trouve un refuge chez
son protecteur suédois et obtient la principauté allemande de
Deux-Ponts (1716) qu'il doit quitter en 1718 à la mort de Charles XII.
En 1733, à la mort d'Auguste II, il se fait de nouveau élire roi
de Pologne, soutenu par le roi de France, Louis XV, qui en 1725 avait épousé
sa fille, Marie. A l'élection de 1733, la Russie et l'Autriche soutiennent
la candidature du fils du feu roi, Auguste III. Mécontentes du résultat
de l'élection elles font éclater le guerre de la Succession de
Pologne qui finit en 1738 par le traité de Vienne où Auguste III
est reconnu roi de Pologne. Stanislas Leszczynski doit abdiquer et en échange
de sa renonciation au trône, il reçoit les duchés de Lorraine
et de Bar, à charge de les laisser à la France à sa mort.
Le roi Stanislas est connu pour son intérêt pour les arts et la
littérature. Il tient une cour brillante à Lunéville et
à Nancy qui réunit de nombreux hommes de lettres polonais, comme
Joseph Zaluski, grand aumônier du roi, qui traduira en 1754 la Rome sauvée
ou Catilina de Voltaire. Ayant une vocation philosophique, l'auteur d'un ouvrage
intitulé Glos wolny, wolnosc ubezpieczajacy [Voix libre assurant la liberté]
consacré aux principes et réformes des diètes polonaises,
le roi est favorable aux idées des lumières. Il entre en correspondance
avec Voltaire qui l'appelle "Stanislas le Bienfaisant". Voltaire est
enthousiaste envers ce roi exilé. Il donne son portrait plein d'admiration
dans l'Histoire de Charles XII. Invité par Stanislas, il séjourne
à Lunéville en 1748 - 1749.
Bientôt leurs relations changeront. Après les querelles avec les
pasteurs de Génève, Voltaire veut s'établir en Lorraine,
mais Stanislas et son entourage ne sont pas d'accord. A cette époque
le roi Stanislas se trouve sous l'influence d'un jésuite, le frère
Menoux. Celui-ci, en 1760, écrit et fait envoyer à Voltaire L'incrédulité
combattue par le simple bon sens - une brochure contre les athées qui
vexe Voltaire au point de faire effacer le bon souvenir du roi, dont il fait
part dans la lettre à Charles-Augustin Ferriol (28 VIII 1760, Best. 9172).
Malgré cet incident, la cour de Lunéville est restée le
lieu privilégié d'échanges intellectuels et littéraires
entre les hommes de lettres français et polonais. Leszczynski favorise
l'enseignement de la langue française dans les écoles de Lorraine,
invite des auteurs français à sa cour. Les idées circulent
et apparaissent peu à peu en Pologne pour préparer l'épanouissement
des lumières polonaises sous le règne de Stanislas Auguste Poniatowski.
Le roi Stanislas Auguste était un grand admirateur de Voltaire. Déjà
son père, Stanislas Poniatowski le connaissait personnellement. Il correspondait
avec Voltaire, mais leurs lettres ne se sont pas conservées. Poniatowski
a le mérite de corriger certaines erreurs de l'historien concernant la
présentation de la Pologne, et surtout de sa propre personne dans l'Histoire
de Charles XII. Il publie à La Haye en 1741 une uvre intitulée
Les remarques d'un seigneur polonais sur l'Histoire de Charles XII par Monsieur
de Voltaire. C'est pourquoi, dans cette famille, Voltaire était traité
un peu comme ami de la maison. A l'âge de dix-huit ans - comme en témoignent
ses Mémoires - le futur roi Stanislas-Auguste voit le phénomène
de la voltairomanie pendant son séjour à Paris. Il se souvient
également de sa lecture passionnée de La Pucelle d'Orléans
faite avec la future tsarine Catherine II. Il en était ravi. C'est lui
qui fournissait à son amante les premières éditions et
les copies des textes inédits de Voltaire. Il voulait se rendre à
Ferney, mais il a dû renoncer à sa visite à cause de l'interrègne
et l'élection qui l'a fait roi de Pologne. Il a invité Voltaire
à son intronisation, mais celui-ci se sentait trop malade pour entreprendre
le voyage. Le nouveau roi a fait dresser dans un endroit spécialement
choisi de son palais d'été, Lazienki, une statue de Voltaire pourvue
d'une inscription qu'il avait lui-même composée: "Depuis que
j'ai écrit / on lit, on rit / et l'on tolère davantage."
Et, pour effigies de sa bibliothèque, il a choisi Montesquieu, Voltaire
et Rousseau.
Voltaire s'est beaucoup intéressé au sort de Stanislas Auguste.
Dans les années 1767-1772 il correspondait avec le roi de Pologne. Il
lui a octroyé le brevet de philosophe couronné après que
Poniatowski avait donné, à la demande de Voltaire, 200 ducats
pour secourir la famille de Sirven (Best. 12512). Le patriarche de Ferney souhaitait
que ce roi devienne pour la Pologne un Pierre le Grand ou un Louis XIV. Dans
sa lettre de décembre 1767 adressée à Stanislas Auguste,
il dit que "la Pologne serait beaucoup plus riche, plus peuplée,
plus heureuse, si les serfs étaient affranchis, s'ils avaient la liberté
du corps et de l'âme, si les restes du gouvernement ghotico-slavonico-romano-sarmatique
étaient abolis un jour par un prince qui ne prendrait pas le titre de
fils aîné de l'église, mais celui de fils aîné
de la raison (
) si le roi était absolument maître."
(Best. 13660) Dans cet esprit Voltaire fait interpréter Les Lois de Minos,
pièce à clé, le drame d'un citoyen élu au trône
de la république grâce aux lois de cette république, mais
qui, comme roi, s'oppose aux lois mauvaises, voire criminelles. Le roi Teucer,
héros de la tragédie, serait le roi Stanislas Auguste, le pontife
Pharès - l'évêque de Cracovie, Kajetan Soltyk, et l'archonte
Mérione serait un Polonais, car tous ses dialogues avec Teucer concernent
des problèmes particuliers au gouvernement de la Pologne. La lutte de
Teucer se termine par un heureux coup d'état monarchique qui devait être
celui de Stanislas Auguste. Effectivement, comme le remarque Emmanuel Rostworowski
"vingt ans après Les Lois de Minos, le 3 mai 1791, Stanislas Auguste
avait vécu sa journée de Teucer, sans pourtant enchaîner
les Mériones, mais épaulé par une brillante équipe
de républicains éclairés." Il s'agît de la Constitution
du 3 mai, la première constitution en Europe.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les traductions des oeuvres
de Voltaire trouvent l'approbation de Stanislas Auguste. Il encourage les traducteurs
et les poètes à imiter les vers du grand Français. Il opte
pour la tolérance et la liberté et, dans l'esprit de Voltaire,
à l'aide des hommes de lettres talentueux et éclairés,
mène une campagne contre les préjugés du sarmatisme et
l'obscurantisme d'une grande partie de la noblesse polonaise.
La première mention sur Voltaire en Pologne date de 1733. Elle est contenue
dans un ouvrage de Stanislaw Konarski - piariste, un des illustres reformateurs
des écoles tenues par cet ordre - intitulé Rozmowa pewnego ziemianina
ze swoim sasiadem o terazniejszych okolicznosciach [La discussion d'un noble
avec son voisin sur les circonstances actuelles]. Le noble du titre recommande
à son voisin l'Histoire de Charles XII traduit en latin. Cette uvre
a été choisie parce qu'elle donne une description de la Pologne
et de son gouvernement dans le deuxième livre (elle a été
par ailleurs utilisée comme un manuel d'histoire dans les collèges
piaristes), ainsi que le portrait du roi Stanislas Leszczynski. Elle mentionne
aussi le père du futur roi Stanislas Auguste - Stanislas Poniatowski.
Les premières traductions des textes de Voltaire sont liées à
l'activité théâtrale des collèges piaristes. Dans
ces écoles réformées, les pièces de Voltaire étaient
traitées comme modèles des pièces classiques. Dès
1747 jusqu'en 1765, au Collegium Nobilium des piaristes à Varsovie sont
jouées: Zaïre (1747), Alzire (1750, 1754), Mérope (1755),
la Mort de César (1756), Brutus, dans la traduction des pères
pies: Konarski, Orlowski, Baxter, Jordan, Nowaczynski, Stadnicki, traducteurs
faibles, mais assez fidèles. A travers les écoles piaristes, dont
le nombre en Pologne est estimé à une quarantaine dont la moitié
donnaient deux fois par an des représentations, l'uvre de Voltaire
pénètre dans les villes assez éloignées de la capitale,
comme Lomza, Miedzyrzec, Drohiczyn. Les piaristes appréciaient tellement
le théâtre voltairien qu'il y avait un projet de traduire, jusqu'en
1755, presque toutes les tragédies voltairiennes. Ils ont même
envoyé plusieurs fois en France les pères Augustyn Orlowski et
Tadeusz Nowaczynski pour accomplir ce projet.
En 1755, apparaît, au collège des jésuites à Varsovie,
la Mort de César, dans la traduction de Wojciech Mokronowski. Elle y
est jouée à deux reprises: le 30 juin et le 4 juillet. Kurier
Polski [Le Courrier polonais] décrit cette représentation sans
mentionner le nom de l'auteur, comme s'il s'agissait d'une uvre originale.
Dans le texte, édité la même année, il y a quelques
écarts par rapport au texte d'origine. Brutus y est fils adoptif, et
non naturel; dans la dernière scène du troisième acte le
cadavre de César est remplacé par sa toge ensanglantée.
La version de Mokronowski est plus courte: 831 vers par rapport à 1075
chez Voltaire. L'alexandrin, ce qui est typique, est rendu par un vers de treize
syllabes. Il y a aussi des différences de sens. Chez Voltaire Cassius
dit: "C'en est fait, mes amis, il n'est plus de patrie, / Plus d'honneur,
plus de lois, Rome est anéantie." Mokronowski traduit: "C'en
est fait, mon Brutus, il n'y a plus de patrie, / Trop d'honneurs, trop de lois
ont anéanti Rome!" La traduction de Mokronowski s'inscrit dans la
discussion politique sur l'état de la Pologne au XVIIIe siècle.
Le jésuite se montre hostile aux tentatives de modernisation de l'état
entreprises à l'époque. Ainsi le républicanisme qui est
révolutionnaire chez Voltaire devient conservateur chez Mokronowski qui
voyait dans la Mort de César une apologie de la liberté.
A cette époque les pièces de Voltaire sont également jouées
dans les théâtres de société de l'aristocratie. En
1748 - cinq ans après la première représentation de la
Comédie Française - la Mort de César est représentée
en français chez l'évêque de Cracovie, Zaluski; en 1757,
à trois reprises, Zaïre est jouée chez les Radziwill de Nieswiez,
dans la traduction de Antoni Sapieha, vice-chancelier du Grand Duché
de Lituanie, éditée en 1753.
La période avant l'avènement de Stanislas Auguste Poniatowski
n'est pas très riche en traductions de Voltaire. Il est cependant sûr
que certaines de ses uvres étaient connues en langue française.
Cette période est marquée par la réception de l'uvre
dramatique qui ouvrait les voies vers la maîtrise des formes classiques
qui, par le biais des écoles réformées, prendront leur
essor à l'époque des lumières polonaises sous le règne
de Stanislas-Auguste.
Un an après l'avènement de ce roi, en 1765, est créée
à Varsovie la scène nationale. La saison de 1792-93 y voit jouer
la première pièce de Voltaire: Mérope dans la traduction
du père Orlowski faite pour le Collegium Nobilium en 1755. En 1799 le
Théâtre National donne Les Scythes dont la traduction faite probablement
par Jan Drozdowski est perdue. Wojciech Boguslawski, premier directeur du théâtre,
avait essayé de donner, en 1793, Le Triumvirat, puis Brutus traduit par
un piariste, le père Skrzetuski. Mais ces tragédies n'avaient
pas eu un grand succès. C'était déjà l'époque
de la Confédération de Targowica, le mouvement conservateur et
pro russe qui s'opposait à la Constitution du 3 mai 1791 et qui a abouti
au deuxième partage de la Pologne en 1793. Targowica accusait la capitale
de sympathies jacobines. Elle voyait dans Le Triumvirat des allusions à
la situation polonaise et ne voulait point voir du Voltaire sur la scène
nationale.
Hors le Théâtre National Voltaire était toujours joué
chez des aristocrates. Ainsi, en 1783, Alzire est représentée
à Slonim chez le grand général de Lithuanie, Michal Oginski,
dans la traduction en prose du porte-enseigne de Lithuanie, Ignacy Lachnicki.
Trois ans plus tard on y voit Marianne, la pièce que Voltaire avait dédiée
à Maria Leszczynska, épouse de Louis XV.
Dans les années 1765 - 1792 Voltaire est joué à Varsovie
par des troupes françaises. Elles y représentent Alzire, Zaïre,
Mérope, Mahomet, dipe, Sémiramis, l'Orphelin de la Chine.
Les pièces sont jouées par deux ensembles. Le premier, celui de
José Rousselois donne, dans les années 1765 - 1767, sept tragédies.
Dix ans plus tard, Varsovie voit Nanine, Mahomet et L'enfant prodigue dans l'interprétation
de l'ensemble de Hamon. Mahomet joué par cette troupe en 1777 engendre
une polémique dans le Journal Littéraire de Varsovie.
L'année 1781 voit l'édition polonaise de l'opéra Samson,
et, en 1788, à Wilno, Jan Debouhr traduit et édite Mahomet. Il
y joint la lettre de Voltaire au pape Benoît XIV (ainsi que sa réponse)
dans laquelle il lui dédie le livre et demande la bénédiction.
Debouhr, comme Voltaire, choisit pour protecteur l'évêque Massalski
qui l'aurait incité au travail sur cette traduction.
Les tragédies de Voltaire occupent une place importante dans les catalogues
des bibliothèques. Par exemple le catalogue du collège piariste
de Varsovie (Catalogus librorum Bibliothecae Colegii Regii Varsoviensis Clericorum
Regularium Scholarum Piarum) de 1796 contient, à coté de trois
exemplaires de l'Histoire de Charles XII, traitée comme manuel d'histoire,
et une réfutation de Voltaire Skutki dziel Woltera [Les effets des oeuvres
de Voltaire], les Tragédies choisies de Voltaire en trois volumes, éditées
à Vienne en 1754, une version polonaise de Mahomet le prophète,
les uvres complètes de 1756, la traduction d'Alzire de Stadnicki
et Mahomet traduit par Jan Debouhr de 1788.
Malgré l'apparition de quelques tragédies sur la scène
nationale, le théâtre de l'époque de Stanislas Auguste reste
plutôt favorable aux comédies. Ce sont elles qui servent le mieux
au programme de la lutte contre l'obscurantisme entreprise par le roi. Cette
époque voit des auteurs de comédies talentueux, mais il n'y a
aucun bon auteur tragique. Cela est dû peut-être également
au profil du public: le spectateur moyen, sans éducation, comprend mieux
les comédies s'inspirant de la vie quotidienne que les tragédies
qui, puisant dans l'antiquité, supposent la connaissance des thèmes
mythologiques.
Parmi les comédies jouées à l'époque, il faut citer
une adaptation très adroite de l'Enfant prodigue de Voltaire faite par
le poète du premier rang, Stanislaw Trembecki. La première traduction
polonaise de cette pièce a probablement été faite déjà
avant 1754 par Valerianus Luszczewski, mais elle n'a jamais été
éditée. L'Enfant prodigue de Trembecki a été représenté
quinze fois depuis 1779 par Boguslawski au Théâtre National. En
1780 apparaît la première critique de la traduction dans Kalendarz
Teatrowy [Calendrier théâtral] : " Syn marnotrawny Woltera
ze szczególna takze tlumacza pochwala jest na wiersz polski przelozony.
Stosowanie imion samych, zwyczajów, urzedów, wyrazów do
gustu i tonu narodów, w komedii tej przedziwnie jest zachowane; wlasnie
wzorem i modelem tlumaczenia byc moze." ["L'Enfant prodigue de Voltaire,
avec une appréciation particulière du traducteur, est traduit
en vers polonais. La conformité des noms, des coutumes, des offices au
goût et ton des nations est merveilleusement conservée dans cette
comédie ; elle peut être modèle de traduction. "]
Trembecki procède à la polonisation de la pièce de Voltaire.
L'action ne se passe plus dans le milieu bourgeois français, mais dans
celui de la noblesse polonaise. La ville de Cognac se transforme en Kalisz,
Bordeaux en Gdansk, Angoulême en Lwów. Euphemon devient Dobrucki,
Rondon - Bizarski, le président de Cognac, Fierenfat, se transforme en
rejent [anc. pol. : notaire] Sieciech, la baronne de Croupillac en Podstolina
Wendenska Zdawnialska, le laquais Jasmin prend le nom de Holotkiewicz, la servante
Marthe - de Fidelska et Euphemon fils s'appelle Walery.
L'auteur polonais supprime ou transforme chaque trait de murs qui ne convient
pas dans le contexte polonais. A la vue des paysans qui bêchent la terre
Jasmin parle de canaille: "Enrôlons-nous parmi cette canaille, /
Viens avec eux, imite-les, travaille, / Gagne ta vie!" Chez Trembecki,
Holotkiewicz mesure davantage sa langue qui est à la fois moins rude
et plus imagée, plus concrète: "Zaciagmy sie miedzy nie;
to motyka rycie / Moze nam dac y zywnosc, y grzbietu okrycie." ["Nous
nous enrôlerons parmi eux; ce travail à la bêche / Pourra
nous donner nourriture et vêtir notre échine."] Trembecki
a supprimé le passage où Rondon encourage Euphemon à oublier
son fils déshérité : " Réparons-la ; donnons-nous
aujourd'hui / Des petits-fils qui vaillent mieux que lui ; / Signons, dansons,
allons ! " Il a dû considérer que les conseils de Rondon sont
trop folâtres, donc déplacés dans ce contexte. Aussi les
propos de Lise ont été adaptés à la condition de
femme polonaise qui devait être soumise à son mari. Lise dit que
la femme dans un mariage malheureux est amenée à : " Tromper
son maître, ou vivre sans espoir " , alors que Elzusia dit que la
femme doit: "Obawiac sie tyrana, lekac sie rywalki. " [" Avoir
peur du tyran, craindre la rivale. "]
Le traducteur introduit les descriptions des coutumes caractéristiques
dans la société polonaise. Dans la quatrième scène
du premier acte rejent Sieciech déploie devant sa fiancée une
vision de leur mariage où assisteraient tous les fonctionnaires du tribunal.
Il énumère les noms des offices du XVIIIe siècle, il imite
même la voix d'un huissier. On voit que Trembecki a voulu ancrer son personnage
dans le milieu établi par son rang. Fierenfat de Voltaire se présente,
au même lieu, comme un personnage vulgaire et avare : " Je l'avouerai,
cette donation / Doit augmenter la satisfaction / Que vous avez d'un si beau
mariage. / Surcroît de bien est l'âme d'un ménage. "
Trembecki crée une image concrète, familière au public
polonais, pendant que la langue de Voltaire est abstraite.
Les personnages de Trembecki soulignent le fait d'être Polonais et patriotes.
Dans le troisième acte Holotkiewicz demande à Walery : "
Za cos ty sie zwal grafem, choc jestes Polakiem " ["Pourquoi t'es-tu
nommé Graf bien que tu sois polonais. "] Il y a là une sorte
de désir qu'avaient les Polonais de se distinguer par rapport aux autres,
surtout aux Allemands. Les personnages de Voltaire, bien évidemment,
ne se rappellent pas qu'ils sont Français.
Trembecki, considérant la comédie comme le genre bas, n'emploie
pas la langue soutenue, évite la rhétorique, les métaphores
mythologiques, et fait des emprunts à la langue courante de la campagne
polonaise. Le fragment chez Voltaire : " Voilà-t-il pas de vos jérémiades,
/ De vos regrets, de vos complaintes fades ? / Voulez-vous pas que ce maître
étourdi, / Ce bel aîné dans le vice enhardi, / Venant gâter
les douceurs que j'apprête, / Dans cet hymen paraisse en trouble-fête
? " se transforme en : " Panie bolesny swiekrze, do czegoz to sluzy?
/ Chcialbyc, zeby znurzany w sprosnosci kaluzy / Walery znowu przybyl, brewerii
narobil ?" ["Monsieur beau-père douloureux, à quoi ça
sert? / Tu voudrais que, plongé dans l'impudicité, / Walery revienne,
fasse une bourde ? "] Trembecki change des généralités
en concret. Quand Rondon dit : "J'aime mieux l'air fou que l'air capable
" , Bizarski concrétise : " Ja o takim mlodziku wieksze mam
nadzieje, / który, wyszedlszy ze szkól, troche poszaleje. "
[" J'ai plus de confiance en un jeune qui, après avoir fini les
écoles, s'amuse un peu. "]
L'adaptation de Trembecki peut passer pour une uvre originale dont Voltaire
n'est que le point de départ, d'autant plus que, dans une de ses lettres
concernant la traduction de l'Enfant prodigue, Trembecki se distancie de Voltaire:
"Wolterowi wszystko wolno. Co on zrobiwszy, da pod swojem mieniem, pewien
jest, ze przed przeczytaniem jeszcze tysiace ludzi bedzie to aprobowac. Komedia
jego l'Enfant prodigue wykracza przeciw wielu regulom teatralnym, ale on jest
wyzszy nad prawo. Osoby wchodzace tak przeciwne maja charaktery, ze jedne do
smiechu, drugie do placzu w przemiany pobudzac zdaja sie. I jeden drugi interes
zbija, jeden drugiemu przeszkadza. Dla tych i innych przyczyn nigdy bym sobie
tej komedyi do przestosowania nie wybral, ale na usilne naleganie X-cia Generala
Podolskiego musialem to uczynic." ["A Voltaire, tout est permis. Ce
qu'il donne sous son nom, après l'avoir fait, il est sûr que, avant
même de le lire, des milliers de gens l'applaudiront. Sa comédie,
l'Enfant prodigue, enfreint beaucoup de règles théâtrales,
mais il est plus haut que la loi. Les personnages ont des caractères
si opposés que les uns semblent éveiller le rire, les autres -
les pleurs. Et l'un tue l'intérêt pour l'autre, l'un dérange
l'autre. Pour ces raisons, et d'autres encore, je n'aurais jamais choisi cette
comédie pour la traduire, mais, suite aux insistances du Prince Général
de Podolie [Adam Czartoryski], je dus le faire. "]
Parmi les autres comédies de Voltaire Nanine a suscité l'intérêt
des Polonais. Une comédie de l'abbé Michniewski Teressa albo tryumf
cnoty [Teressa ou le triomphe de la vertu] éditée en 1775 passe
pour l'adaptation de cette pièce. L'autre comédie qui a eu du
succès c'est L'Ecossaise qui a été adaptée sous
le titre Nadgroda Cnoty [La vertu récompensée] et dont un exemplaire
se trouve dans la Bibliothèque nationale de France. Il n'a pas de date,
et est imprimé à Varsovie dans l'Imprimerie de Sa Majesté
et de la République dans le Collège de la Société
de Jésus, ce qui permet d'émettre une hypothèse qu'il a
été imprimé avant la suppression des jésuites, donc
avant 1773. L'Ecossaise est une pièce écrite contre le journalise
Fréron. Nadgroda cnoty est une adaptation assez libre. La pièce
a été raccourci de cinq actes jusqu'à trois. L'auteur polonais
a omis la plupart des scènes et dialogues qui se passent dans le café
et où le personnage principal est le journaliste Wasp (remplacé
par Wsciubski). Ainsi ce personnage a perdu de l'importance, il n'y a plus d'allusions
polémiques et le caractère de la pièce comme l'image de
la condition de journaliste change. L'histoire de la vertueuse Lindane, de son
malheureux père et son généreux amant devient une intrigue
principale. La pièce est entièrement polonisée. L'action
se passe à la maison de Gadalski à Varsovie qui tient un Kaffenhaus.
Tous les noms sont changés et la réalité adaptée,
comme c'était dans le cas de l'Enfant prodigue, au contexte polonais.
La période du règne de Stanislas Auguste est riche en traductions
des pièces de Voltaire, mais, excepté l'Enfant prodigue, ce ne
sont pas des traductions brillantes. Les traducteurs ont plutôt prédilection
pour ses pièces antiques : plus faciles à adapter et plus compréhensibles
pour le public polonais. Cette époque est marquée par la production
comique, plus appréciée par les spectateurs et plus adaptée
à transmettre de nouvelles idées sociales si chères au
parti des réformateurs rassemblé autour du roi. Les textes de
Voltaire, passant du français au polonais, subissent d'importants changements
qui consistent surtout en polonisation du monde représenté. Ainsi
ces textes deviennent plus familiers au public polonais.
Dès le début du XIXe siècle jusqu'en 1827 où, avec
Zaïre, Voltaire a fait ses adieux au Théâtre National, les
traductions des tragédies voltairiennes (pas toujours brillantes) prolifèrent.
Cependant le nombre de traductions et de représentations ne va pas toujours
de pair avec l'intérêt du public. Jusqu'en 1814, l'époque
où Wojciech Boguslawski était le directeur du théâtre,
il y a dix tragédies de Voltaire qui y sont représentées.
Pour cinq d'entre elles : Brutus, dipe, Oreste, Sémiramis et La
Mort de César, la première représentation reste unique.
On peut donc parler de l'échec de Voltaire sur la scène polonaise.
Les causes de cet échec peuvent être éclairées par
un article de Konstantyn Wolski, l'auteur de la traduction de Zaïre représentée
en 1803. Il se défend ainsi en répondant à la critique
de sa pièce faite par Gazeta Warszawska [Gazette de Varsovie] : "
Les acteurs jouaient mal. Ils ne connaissaient pas leur rôles. Mais pouvaient-ils
supposer que la tragédie susciterait quelque intérêt ? "
On peut en déduire que le public polonais n'appréciait pas beaucoup
les tragédies. Les seules deux tragédies qui ont eu du succès
à l'époque sont Alzire dans l'excellente traduction de Ludwik
Osinski, et l'Orphelin de la Chine dans la traduction de Jerzy Radowicki où
les Polonais voyaient, dans les antagonismes entre les Tartares et les Chinois,
les luttes entre les Russes, les Prussiens et les Polonais, et dans la prise
de Pékin - la prise de Praga par Souvorov en 1795.
Dans les années 1815 - 1827, sous la direction de Ludwik Osinski, la
situation de la tragédie voltairienne au Théâtre National
s'est améliorée. A cette époque, il y a 43 représentations
de Voltaire bien que seulement sept tragédies soient jouées :
dipe, Oreste, Les Scythes et Sémiramis ne sont plus représentés,
mais il apparaît Tancrède. En 1824 la troupe de Varsovie joue Alzire
et Mahomet à Plock, Poznan et Kalisz. Ces représentations ne sont
pas appréciées, comme en témoigne une lettre adressée
à Kurier Warszawski [Le Courrier de Varsovie] demandant moins de tragédies
pour l'année suivante. Les tragédies voltairiennes sont aussi
jouées à Lwów (Alzire en 1817/18 et Mahomet en 1828) et
à Vilnius : dipe (1801 et 1824), Zaïre (1818) et La Mort de
César (1821). A Cracovie, dans les années 1808 - 1826, on joue
L'Orphelin de la Chine, Catilina, Brutus, Tancrède, Mahomet et Alzire.
Contrairement aux simples spectateurs, les critiques et les auteurs ont beaucoup
apprécié les tragédies de Voltaire en les considérant
comme le modèle des pièces classiques parfaitement organisées.
Kurier Litewski [Le Courrier lithuanien] de 1821 cite parmi les tragédies
parfaites Phèdre, Alzire, Zaïre et la Mort de César. Elles
sont parfaites car : "
quoique des crimes y soient commis, le sang
innocent arrose la scène, une larme de pitié arrachée par
la vue de la vertu souffrante s'y mêle pourtant à l'émoi
causé par le concours fatale des circonstances qui disculpe partiellement
le meurtrier et explique son action par une folie passagère et par la
force des passions. " On voit que l`auteur de l`article applique comme
critère de la perfection d`une tragédie les règles de la
poétique d`Aristote : une bonne tragédie doit éveiller
la terreur et la pitié.
Au début du XIXe siècle Voltaire cesse d`être un écrivain
controversé. Il existe dans la conscience polonaise comme l`auteur des
pièces classiques construites selon les règles d`Aristote qui
ont beaucoup de succès auprès des poètes de Varsovie et
de Vilnius dévoués à la doctrine classique à l`aube
du romantisme qui va bientôt apparaître sur la scène de la
littérature polonaise. Pour les nouveaux poètes, dès les
années 1820 Voltaire ne sera qu`un vieux classique démodé.
Le problème des traductions ou adaptations, puisque, pour les textes
anciens, il est vraiment difficile de distinguer l'une de l'autre, est très
complexe. Transformer les uvres, les parties des uvres, réutiliser
les motifs déjà connus était une pratique courante relevant
de la théorie littéraire de l'époque, à savoir la
conception de l'imitation développée par Aristote et Horace. Dans
ces conditions il est difficile d'établir une frontière entre
l'original et une copie, car chaque copie se voulait une uvre à
part. La traduction n'avait donc pas pour but d'être fidèle à
la lettre à l'original, mais plutôt de créer une autre uvre
ayant pour base, pour point de référence l'uvre traduite.
Autrement dit, il ne s'agissait pas, comme dans les théories de traduction
d'aujourd'hui, de rendre compréhensible une culture étrangère
à un lecteur de son pays, mais de mettre cette culture étrangère
dans les cadres de la culture du lecteur. C'est une pratique générale
qui apparaît aussi bien en Pologne qu'en France. En 1769, Letourneur publie
à Paris sa traduction des Nuits de Young et dit dans le discours préliminaire
: " Mon intention a été de tirer de l'Young Anglois, un Young
François qui pût plaire à ma nation, et qu'on pût
lire avec intérêt, sans songer s'il est original ou copie. "
Les traductions polonaises des contes voltairiens apparaissent assez tardivement
: il y a, en moyenne, 25 ans de décalage entre les premières éditions
françaises et les traductions. La première, celle de Memnon ou
la sagesse humaine, qui connaîtra quatre éditions, date de 1770.
Elles ne portent ni le nom de l'auteur ni celui du traducteur pour éviter
la censure de l'église. Certains contes ont plusieurs éditions.
Zadig ou la destinée jouissait d'un grand succès : dans les années
1773-1790, il voit quatre éditions. La première, celle de 1773,
est de Józef Szymanowski, la seconde date de 1776 et est fondée
sur celle de Szymanowski, mais s'en éloigne de façon tendancieuse,
comme si le traducteur visait un public différent. Elle est lancée
par la Typographie Royale de Grodno et réimprimée en 1786 et 1789.
Le public polonais connaît également La Princesse de Babylone (1779),
Candide (1780), Memnon et l'Histoire d'un bon bramin (les deux en 1781), Babouc
ou le monde comme il va (1785), Le blanc et le noir (1790) et L'Ingénu.
Histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel (1796).
Il est intéressant de remarquer que, vers 1786, Alojzy Felinski transforme
en vers le conte en prose - Jeannot et Colin, traduit aussi en prose en 1785.
Il existe parfois des versions différentes - du point de vue idéologique
- des mêmes textes. Il est important de souligner encore le phénomène
de la lecture des contes en original qui est visible, par exemple, dans la correspondance
de Ignacy Krasicki.
Dans les traductions, les textes d'origine subissent de diverses transformations
qui visent à les rendre plus familiers au public polonais. Jadwiga Warchol,
l'auteur d'une thèse sur la réception des contes de Voltaire en
Pologne, appelle ce type de traduction, d'après les distinctions établies
par Jadwiga Zietarska, traduction didactique. C'est une traduction qui fait
correspondre l'ouvrage traduit à l'état donné de la littérature
et culture du pays et à la conscience littéraire du lecteur moyen
en adaptant le texte traduit aux connaissances du public visé. Il faut
remarquer qu'en général l'ironie voltairienne disparaît
presque totalement dans les traductions polonaises en cédant place à
une nuance moralisatrice.
La question, pourquoi certains contes ont été traduits plutôt
que les autres, pourquoi certains jouissaient d'un plus grand succès,
est difficile à trancher. Il paraît que le public polonais préfère
les contes qui se rapprochent davantage des romans d'aventures qu'il connaît
très bien, les contes dont l'histoire ne dépasse pas les règles
de la fiction littéraire à laquelle il est habitué. Cela
peut expliquer la renommée de Zadig dont l'histoire commence comme le
plus banal des romans par l'évocation d'une plénitude de bonheur
dans un état d'innocence pure. Ce début fait songer à ces
innombrables productions romanesques utopiques qui avaient fleuri au XVIIe siècle.
C'est, peut-être, la raison pour laquelle Micromégas n'a pas été
traduit. L'autre raison pour laquelle ce conte n'a pas paru en polonais pourrait
se trouver dans son contenu idéologique: il représente la position
relativement peu importante de l'homme dans l'univers, ce qui s'oppose à
la conception cosmologique de l'Eglise qui voit l'homme au-dessus de tous les
êtres. A propos de Micromégas on peut se demander également
à quel point le public polonais connaissait les théories de Newton
qui constituaient l'importante source de réflexion pour Voltaire à
l'époque où il rédigeait ce conte. C'était le temps
de la liaison avec Mme du Châtelet, passionnée pour les sciences
exactes. Il y a lieu de croire que ce n'était qu'un groupe extrêmement
restreint de Polonais qui pouvaient connaître son nom et comprendre ses
idées. L'Homme aux quarante écus n'a pas eu non plus sa version
polonaise, malgré le fait que les Polonais pouvaient y trouver, entre
autres, quelques remarques sur le système des physiocrates qui intéressait
beaucoup la noblesse polonaise de l'époque. Le choix était également
porté sur les contes ayant certaines affinités bibliques, comme
le personnage de Babouc qui apparaît dans le Livre d'Esdras. Aussi le
fait que l'histoire de Zadig se passe à Babylone pouvait favoriser le
succès de ce conte en Pologne.
La production éditoriale au XVIIIe siècle demeure sous une grande
influence de l'église catholique. Quoique l'Inquisition n'existe pas
en Pologne, il y a une censure ecclésiastique. C'est pour l'éviter
qu'à l'époque de Stanislas Auguste on ne met à la page
de titre des contes traduits ni le nom de l'auteur ni celui du traducteur. C'est
pour cette raison et pour ne pas blesser les sentiments pieux des lecteurs qui,
dans la plupart étaient dévoués à l'église
et loin de plaisanter là-dessus, qu'apparaissent certains changements
par rapport au texte d'origine. Il suffit de comparer un fragment de Zadig.
Voltaire écrit : " Cet homme aurait fait empaler Zadig pour la plus
grande gloire du soleil, et en aurait récité le bréviaire
de Zoroastre d'un ton plus satisfait. " Dans la version polonaise, nous
lisons : " Ten czlowiek kazalby byl zaraz na pal wbic Zadyga na wieksza
czesc i chwale slonca i jak po najlepszym uczynku czytalby sobie prawa Zoroastra
z pelnym ukontentowania tonem." Dans la traduction polonaise le mot "
bréviaire " a été remplacé par " lois
", ce qui efface l'allusion religieuse du texte voltairien à cause
de laquelle on peut voir dans ce fragment une référence aux habitudes
de l'Inquisition. Il faut cependant remarquer que déjà dans la
version de Zadig de 1803 il y a le mot " brewiarz " [" bréviaire
"]. Il serait donc souhaitable de comparer toutes les versions accessibles
du même conte pour pouvoir tirer des conclusions pertinentes et pour voir
l'évolution de certains concepts dans le temps, puisque déjà
en 1803 les accents anticléricaux ne suscitaient pas tant de controverses
qu'en 1786.
Dans les traductions polonaises, les contes voltairiens perdent leur spécificité,
et l'aspect novateur du genre. Les traducteurs semblent ne pas s'apercevoir
que Voltaire ironise et prend des distances par rapport aux genres prosateurs
existant. Le titre de la traduction de Zadig en témoigne. Sa première
édition en 1773 est intitulée, comme chez Voltaire, Zadyg albo
przeznaczenie. Historia wschodnia, mais les rééditions portent
le titre Historia wschodnia o Zadygu [L'Histoire orientale sur Zadig], ce qui
fait référence aux histoires auxquelles les lecteurs moyens étaient
habitués, comme Historia o Magiellonie, très lue et plusieurs
fois rééditée. L'autre exemple d'une telle lecture - qu'on
pourrait appeler " naïve " - se trouve dans l'ouverture de Candide.
Voltaire commence cette uvre comme un conte merveilleux : " Il y
avait en Westphalie
" et tout de suite après apparaît
le " je " (" je crois " ) ce qui laisse voir les distances
que le narrateur prend dès le début à l'égard du
personnage principal. Dans la traduction polonaise il n'y a pas la même
formule du début. Le conte commence simplement : " W Westfalii
" et maintient la troisième personne. Le traducteur ne remarque
donc pas la formule parodique du début ni l'ironie de l'uvre. Il
s'avère insensible au jeu des procédés romanesques chez
Voltaire.
Les versions polonaises perdent également la visée philosophique
en se transformant en contes d'aventures. C'est le cas de Candide dans la traduction
de Jacek Przybylski. La solution que le traducteur a choisi pour la fin du conte
est la plus frappante. Le fragment chez Voltaire: " Je sais aussi, dit
Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. - Vous avez raison, dit Pangloss;
car quand l'homme fut mis dans le jardin d'Eden, il y fut mis ut operaretur
eum, pour qu'il travaillât" se transforme en : " Tak jest, wiem
i to, ze trzeba pójsc kopac w ogrodzie; przerwal mu Kandyd. Dobrze mówisz,
rzekl Pangloss; bo kiedy czlowieka osadzono w raju, osadzono go dlatego, ut
operaretur eum, aby w nim pracowal". Le mot "cultiver" a été
traduit par " bêcher ". Ainsi disparaît le double sens
de " cultiver ". Alors que la fin de Candide français reste
ouverte, la traduction tranche et impose une interprétation. Cependant
le traducteur ne reprend pas le mot " jardin " en traduisant "
le jardin d'Eden " par " paradis ", comme s'il n'était
pas tout à fait conséquent et ne voulait pas suivre la ligne d'interprétation
établie par " bêcher le jardin ". Jadwiga Warchol voit
dans cette formule finale un conseil adressé aux petits propriétaires
fonciers de se soustraire à la dépendance des grands en labourant
leur propre champ, ce qui rapproche le Candide polonais du roman de l'évêque
de Varmie, Ignacy Krasicki, Les Aventures de Nicolas Doswiadczynski (1776),
que Przybylski connaissait certainement.
La traduction des uvres de Voltaire exigeait les bases philosophiques
que les traducteurs polonais ne possédaient souvent pas. Ainsi, la traduction
des Lettres philosophiques de 1793 ne contient pas la lettre 25 - polémique
avec Pascal. Celui-ci devait ne pas être bien connu en Pologne, car Przybylski
ne reconnaît pas l'allusion à l'uvre pascalienne dans le
conte l'Histoire d'un bon bramin : " (
) je me trouve dans un point
entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n'ai nulle
idée de l'éternité. " Il traduit : " (
)
znayduie sie w porze przedzielaiacey dwie wiecznosci, iak mniemaia nasi Xieza,
a zadnego nie mam o wiecznosci wyobrazenia." Il identifie le "sage"
au "mage" qui signifiait "prêtre " dans le contexte
oriental. Il réduit ainsi le principe géométrique de la
cosmologie pascalienne, à savoir la découverte de l'infini, à
l'axiome théologique du transcendent.
Souvent, différents procédés donnent aux versions polonaises
le sens moralisateur. C'est le cas du Monde comme il va et de Memnon qui ont
été intégrés dans un recueil intitulé Contes
moraux. Le même Memnon dans la traduction de 1770 a le titre Bajeczka
moralna [Conte moral]. Cette catégorisation suggère au lecteur
une manière de lire et comprendre le texte qui consiste à en dégager
la morale.
En 1779, à l'Imprimerie Nationale de Sa Majesté, apparaît
Religia. Poema pana Rassyna, z francuskiego tlumaczona przez Xiedza Staszica
kanclerza kolegiaty szamotulskiej z dodaniem przypisków, do których
przylaczona poema pana Voltaira o zapadnieniu Lisbony [Religion. Le poème
de M Racine, traduit du français par l'abbé Staszic, chancelier
de la collégiale de Szamotuly, avec les notes auxquelles est joint le
poème de M Voltaire sur le désastre de Lisbonne]. Stanislaw Staszic
donne dans ce livre la traduction de deux poèmes concernant le tremblement
de terre à Lisbonne. La Religion est un éloge de la foi chrétienne
composée par Louis Racine dont le fils est mort à Lisbonne. Le
Poème sur le désastre de Lisbonne, qui constitue une polémique
contre l'idée de Leibnitz que le monde est bon par nature, obtient -
grâce au contexte et certaines modifications, un nouveau sens qui l'approche
du poème de Racine. Staszic précède la traduction du Poème
sur le désastre de Lisbonne d'un commentaire explicatif : "Voltaire
(
) ayant appris la nouvelle du malheureux désastre de Lisbonne,
a reconnu l'existence de l'imperfection et du malheur sur terre, il a dit aussi
que la nature humaine corrompue ne nous apprend rien; que l'homme misérable
et faible a besoin de l'aide et des lumières de Dieu, de même que
notre raison obscure et sujette à toutes les faiblesses et erreurs a
besoin de la lumière surnaturelle et de la Révélation venant
du Ciel." Staszic explique donc que, dans son poème, Voltaire reconnaît
la nécessité de la foi fondée sur la Révélation.
Le Poème sur le désastre de Lisbonne est traduit en prose (ce
n'est pas la première traduction de ce poème : il y en avait trois
au temps de Stanislas Auguste). Il lui manque la dernière partie, la
conclusion, où Voltaire fait planer le doute sur la providence divine.
Ainsi le poème apparaît comme un chant à la gloire de Dieu,
l'unique soutien dans le malheur. Comme le remarque Zdzislaw Libera: "Staszic
termine sa traduction par la conviction qu'en Dieu seul est la justice et qu'il
n'est permis à l'homme que de souffrir et non pas de murmurer ou protester.
Le doute qui pénètre les strophes de Voltaire, et surtout le ton
avec lequel il parle de l'espérance et des désillusions de la
foi, se perdent dans la traduction de Staszic. "
L'uvre philosophique de Voltaire, surtout celle qui visait les institutions
ecclésiastiques, n'était pas bien connue en Pologne. Dans les
traductions des contes tout trait susceptible d'atteindre l'autorité
de l'église catholique se trouvait nuancé. Les lecteurs polonais
(ceux qui ne lisaient pas en français) ne disposaient pas de bases philosophiques
suffisantes pour pouvoir bien comprendre l'uvre de Voltaire : Pascal,
Leibniz, Newton étaient presque méconnus en Pologne et les écoles
ecclésiastiques ne jugeaient pas utile de les introduire, bien au contraire,
l'église était plutôt hostile à la nouvelle philosophie.
C'est pour cela qu'au lieu de faire connaître les idées du philosophe
français, les adaptateurs polonais, et surtout les auteurs des textes
publiés dans les périodiques, propageaient les idées antivoltairiennes.
Dès 1729 les piaristes ont le monopole sur les périodiques. Ils
dirigent Nowiny Polskie [Nouvelles polonaises], Kuryer Polski [Courrier polonais],
Uprzywilejowane Wiadomosci z Cudzych Krajów [Les Nouvelles privilégiées
des pays étrangers]. Puis ce monopole passe entre les mains des jésuites
qui publient Kuryer Extraordynaryjny [Courrier extraordinaire], Kuryer Warszawski
[Courrier de Varsovie] et Wiadomosci Warszawskie [Les Nouvelles de Varsovie]
qui se transformerons en Gazeta Warszawska [Gazette de Varsovie] dirigée
par l'abbé Luskina. Les revues jésuites mènent des campagnes
contre les déistes en général et contre Voltaire plus particulièrement.
A l'époque de Stanislas Auguste Voltaire est à la mode. Le public
polonais s'intéresse à tout ce qui le concerne. Déjà
en 1765 Wiadomosci Warszawskie [Les Nouvelles de Varsovie] publient des notices
sur sa vie privée. Le 16 mars 1765 est mentionnée la lettre que
Voltaire avait écrite à la Hague contre le fait de brûler
ses livres aux Pays-Bas ; en 1768 elles parlent d'Un homme à quarante
écus, et le 12 novembre de cette année donnent une fausse information
sur sa mort. De la popularité de Voltaire, témoigne la notice
suivante des Nouvelles de Varsovie du 14 mai 1768: "Wzgledem starca tego
pelne sa gazety nasze rozmaitych, a czestokroc przeciwnych sobie wiadomosci.
" [Quant à ce vieillard, nos journaux sont pleins d'informations
diverses, et souvent contradictoires. "] Le 20 septembre 1766 Wadomosci
Warszawskie [Les Nouvelles de Varsovie] informent leur public sur l'écrit
intitulé Wolter w swoich zwlokach [Voltaire dans sa dépouille
mortelle] dont l'auteur dit qu'il regarde la tête blanche du cadavre de
Voltaire et constate que la vieillesse ne lui a pas amené des pensées
décentes.
Le rédacteur de la Gazette de Varsovie veut, lui aussi, attirer le public
par des informations sensationnelles. Il choisit dans les revues étrangères
les nouvelles non pas les plus importantes, mais les plus exceptionnelles et
susceptibles d'intéresser le public, et de ce point de vue Voltaire est
un sujet intarissable, donc la revue abonde en descriptions de sa mort, sa conversion,
sa sépulture. Le 12 décembre la Gazette donne des informations
sur le " panégyrique " funèbre pour Voltaire écrit
par l'auteur de la comédie Les Philosophes, Palissot, et cite un assez
long fragment du texte. La portée de telles informations était
large, vu que le tirage de la revue s'élevait à 1500 exemplaires.
Les revues en langue française, comme le Journal polonais, édité
par Michal Gröll en 1770, et le Journal littéraire de Varsovie,
édité par Dufour dans les années 1777-1778, ne parlent
de Voltaire que d'un ton admiratif. Elles louent son style et ses triomphes
sur la scène à Paris. Le Journal polonais admire Le siècle
de Louis XIV auquel "la critique ne peut pas beaucoup reprocher" et
que " les vrais connaisseurs doivent admirer. " Gröll appelle
Voltaire " le peintre incomparable de l'humanité, de la philosophie
et de la raison. " Le Journal littéraire de Varsovie mentionne la
satire Les Cabales, dans le cahier de juin 1777 ; donne l'épigramme A
M. l'abbé de Lille ; insère une notice sur Un chrétien
contre six Juifs et les informations sur les représentations de Mahomet
(le 22 novembre 1777) et de Nanine (le 27 novembre) par les acteurs français
à Varsovie. Et en 1778 il décrit la représentation d'Irène
à Paris.
Les revues strictement littéraires polonaises apprécient le Voltaire
poète, mais elles sont réticentes à l'égard de sa
pensée philosophique, et même déconseillent certains de
ses livres. Ainsi Monitor (du latin : " celui qui rappelle, qui conseille,
guide, conseiller ") incite les Ciekawski [Curieux] à abandonner
les livres impies comme le Dictionnaire philosophique portatif, La Pucelle d'Orléans,
Emile, Lettres des deux amants et à prendre entre les mains les Evangiles
et les livres saints. La même tendance apparaît dans la mention
sur la popularité en Pologne du Dictionnaire philosophique portatif "
dla wielu bledów, falszów, bluznierstw i bezboznosci, za dekretem
parlamentu paryskiego (4 Junii 1766) przez rece katowskie spalonego. "
[" pour beaucoup d'erreurs, de faux, de blasphèmes et d'impiétés,
selon le décret du parlement de Paris (4 Junii 1766), brûlé
par les mains du bourreau. "] L'avis défavorable et conservateur
se trouve aussi dans la note suivante : " Acz Wolter zda sie wszystko wiedziec
w swoich ksiazkach i umie przyczyny powiedziec wszystkiego, przecz lepsza z
kazdej strony isc za nauka plebana z ambony." ["Même si Voltaire
a l'air de tout savoir dans ses livres et sait dire les raisons de tout, il
est mieux, de tout côté, suivre le sermon du curé. "]
Ces avertissements contre les livres de Voltaire témoignent, d'un côté,
d'un grand intérêt du public pour l'auteur de La Pucelle, et d'autre
côté, des réticences dues à l'influence de l'église
catholique.
Voltaire n'est pas trop souvent cité dans Monitor. L'artiste, il était
considéré comme autorité et modèle, mais le voltairianisme
comme courant déiste faisait peur aux esprits prudents et suscitait des
objections. Le rédacteur de l'autre revue littéraire, Zabawy Przyjemne
i Pozyteczne [Jeux utiles et agréables], Franciszek Bohomolec, affirmait
que le nom de Voltaire était devenu arme et publicité pour les
impies à la mode qui ne connaissaient même pas ses écrits.
Józef Minasowicz, traducteur de l'Epître du diable à M.
de Voltaire, était du même avis.
Monitor avait un programme de lutte contre l'obscurantisme et d'amélioration
des murs. Ses rédacteurs croyaient que ce programme pouvait être
accompli grâce aux traductions de la littérature européenne
et ils montraient Nadgroda cnoty, l'adaptation de L'Ecossaise comme exemple
de l'uvre qui sert le mieux à ce but. Monitor mentionne aussi le
Voltaire historien et approuve ses idées de remonter aux sources. C'est
grâce à Voltaire également que la revue promeut la prose
et les traductions en prose par rapport aux traductions en vers qui étaient
obligatoires avant, même pour les textes écrits en prose dans l'original.
Zabawy Przyjemne i Pozyteczne z slawnych tego wieku autorów zebrane [Jeux
utiles et agréables cueillis parmi les auteurs les plus célèbres
de ce siècle], l'organe du parti lié à Stanislas-Auguste
et dirigé par Bohomolec, ne mentionnent pas souvent le nom de Voltaire.
Il y est cité plutôt comme auteur de poèmes lyriques et
de poèmes de circonstance. En 1774, la revue publie, dans la traduction
de Antoni Naglowski, les poèmes : Oda na wojne 1771 Rossyaków
z Turczynem [Sur la guerre des Russes contre les Turcs en 1778] (dans le volume
XII), List do Najjasniejszej Katarzyny II, Imperatorowej calej Rossji roku 1772
pisany, Slawie tryumfujacej Pólnocy przelozony [Epître à
Catherine II] (dans le volume XV, traduction libre), Wiersz starego Woltera
do mlodej Delii [A la jeune Délie], Wolter do Hrabiny B* [A Mme la Comtesse
B*] (vol. XV), et Wiersz Woltera do króla szwedzkiego [Au roi de Suède].
Adam Naruszewicz publie sa traduction du Précis de l'Ecclésiaste
dans le volume XIII, et dans le volume VI, en 1772, apparaît la traduction
du Marseillais et le Lion. La même année 1772, voit l'apparition
dans les colonnes des Zabawy (vol. IV) de l'article intitulé O naukach
wyzwolonych w Europie za czasów Ludwika XIV. La note de bas de page informe
que c'est la traduction d'un fragment de l'Essai sur l'histoire générale
de M. de Voltaire. En fait c'est la traduction du chapitre XXXIV du Siècle
de Louis XIV dont la traduction entière apparaîtra en 1793.
Dans la période de la Grande Diète (1788-1792) Voltaire devient
symbole de la révolution. Son Brutus, tragédie républicaine,
a pris un nouveau sens, aussi bien à Paris en 1791 qu'à Varsovie
de la même époque. Tous les périodiques de ce temps, même
conservateurs, s'intéressent aux événements qui se déroulent
en France. Gazeta Narodowa i Obca [Gazette nationale et étrangère]
de 1791 donne une relation enthousiaste des obsèques de Voltaire à
la Sainte Geneviève. Voltaire est partout appelé le père
de la liberté, cependant, quoique rarement, apparaissent des voix montrant
sa duplicité, comme celle du Dziennik Patriotycznych Polaków [Journal
des Polonais patriotes] de 1792 (no 10): "Wolter, ów slawny Wolter,
ów dowcip jedyny, / Kochal ludzi, lecz bardziej dary Katarzyny. "
["Voltaire, ce célèbre Voltaire, cet esprit unique, / aimait
les hommes, mais encore plus les dons de Catherine."]
Pourtant dans cette période les opinions positives prévallent.
Les partisans des réformes et les radicaux du temps de la Grande Diète
et de l'insurrection de Koscuiszko se réfèrent à l'autorité
de Voltaire dans leurs périodiques: Magazyn Warszawski [Magazine de Varsovie]
ou Pamietnik Historyczny i Polityczny [Journal historique et politique] et cherchent
dans les écrits de Voltaire des arguments pour leur idéologie
de liberté, d'égalité et du non-conformisme. Les rédacteurs
de la Gazeta Narodowa i Obca [Gazette nationale et étrangère]
s'élèvent - avec Voltaire - contre le pouvoir féodal de
l'église, approuvent les lois de l'Assemblée Générale
sur la vente des biens ecclésiastiques, mobilisent l'opinion publique
contre les grands magnats, font appel à combattre les préjugés
et les privilèges de la noblesse.
Pendant toute époque de Stanislas Auguste l'attitude envers les idées
voltairiennes reflète les points de vue idéologiques et les conceptions
du monde des hommes de lettres et des hommes politiques polonais. Le début
du règne de Stanislas Auguste est marqué par une attitude négative
provoquée par les milieux ecclésiastiques. Au fur et à
mesure des débats politiques sur la situation internationale de la Pologne
et suite aux événements historiques le climat intellectuel se
radicalise, apparaissent les idées révolutionnaires et jacobines,
dont Voltaire devient le patron. Pourtant l'église ne cède pas
facilement la place et lutte contre les idées déistes et révolutionnaires
à l'aide des écrits polémiques traduits souvent du français.
Les livres et les brochures antivoltairiens apparaissent d'initiative de l'église
catholique. Très souvent, ce sont les traductions des polémiques
françaises: des ouvrages de l'abbé Nonnotte, comme Les Erreurs
de Voltaire ou Dictionnaire philosophique, de Ricard, comme Voltaire parmi les
ombres, de Giraud, etc. Les libelles sont publiés assez tôt en
Pologne, dès les années 1760. Les ecclésiastiques qui accèptent
sans objections l'oeuvre théâtrale de Voltaire - chez les piaristes
il y avait même des projets de traduire toutes ses pièces - s'élèvent
contre ses contes et ses écrits philosophiques, ce qui est dû à
l'attitude de Voltaire envers l'église. Sa pensée philosophique
est rejetée en bloc sans qu'on sache parfois en quoi elle consistait.
Déjà en 1761, Józef Epifani Minasowicz traduit la satire
de Giraud intitulée Epître du diable à M de Voltaire (List
diabla do pana Woltera) avec la fameuse formule : " Tout diable que je
suis, je le suis moins que toi. " Minasowicz écrira encore, en 1782,
des poèmes satiriques contre le Traité de tolérance et
contre Candide. En 1760, le nom de Voltaire est mentionné dans un ouvrage
paru sous le titre Rozmowy w ciekawych i potrzebnych w filozofii i polityce
materyach w Kollegium Nobilium Warszawskiem Scholarum Piarum miane [Discussions
sur des matières intéressantes et utiles dans la philosophie et
la politique, tenues à Collegium Nobilium Varsovien Scholarum Piarum].
Voltaire, et avec lui Hobbes et Montesquieu y sont appelés " mocne
duchy " [" esprits forts "] : " (
) jezeli sie jakie
w nich Boskim ublizajace przymiotom znajduja mysli, te zaprawde nie tak z defektu
uwagi stworzonych rzeczy pochodza, jak raczej przeciwnym sposobem, z zbytecznego
onychze szperania i w wysokiej nadto subtelnosci rozumu, w usilnym tego wszystkiego,
co na swiecie uwazamy dociekaniu." ["(...) s'il se trouve, chez eux,
des pensées insultant Dieu, celles-là résultent sûrement,
non pas de défaut de considération des choses créées,
mais, au contraire, de la recherche de leur essence poussée trop loin,
et d'une trop grande subtilité de la raison, d'une pénétration
à toute force de ce qui existe dans le monde. "] L'auteur cherche
une justification de l'attitude des nouveaux philosophes, l'attitude qu'il est
loin d'approuver.
Le même Stanislaw Konarski qui appréciait l'Histoire de Charles
XII au point de la proposer comme un manuel scolaire, après l'apparition
du Poème sur le désastre de Lisbonne, attaque Voltaire dans une
ode en latin : In impium Poetam, quicumque sit, Autor carminis de terrae motu
Ulyssiponensi éditée dans ses Opera lyrica en 1767. Cette ode
est traduite en polonais en 1778 par Urban Szostowicz. En 1769 Konarski écrit
un ouvrage contre les déistes O religii poczciwych ludzi [Sur la religion
d'honnêtes hommes] où il mentionne Voltaire comme représentant
de l'école déiste. Il parle aussi d'un style voltairien, en nommant
ainsi ce style dans lequel " medrcy ci chrzescijan trzymajacych sie Ewangelii
(
) nieukami nierozumnymi (
) na ostatek wpól szalonymi i glupimi
mianuja. " [" ces sages appellent les chrétiens fidèles
aux Evangiles (
) des ignorants insensés (
) enfin à
demi fous et stupides "] Cette uvre n'a pas eu l'approbation des
théologiens qui l'ont considérée comme peu sévère
et Konarski lui-même a été accusé de déisme.
Le cas de Konarski témoigne d'une attitude ambivalente de l'église
envers Voltaire. D'un côté, on assiste à un accueil enthousiaste
de ses tragédies - dû, peut-être à une interprétation
qui les rendait favorables à la religion (l'interprétation de
Zaïre comme une apologie de la religion chrétienne) - d'un autre
côté, on voit la réfutation de son uvre philosophique.
Voltaire existe donc pour les auteurs liés à l'église à
la fois comme une référence : il y a des ecclésiastiques
qui le citent pour soutenir leurs idées, et comme une cible préférée
de leur critique.
Dès les années 1770 les écrits anti-déistes prolifèrent
en Pologne. En 1773, il y avait même le projet d'un concours pour la meilleure
dissertation contre les athées et les déistes et leurs chefs :
Voltaire et Rousseau. En 1776 sont éditées : Religia w uporze
albo rozmowy dwóch filozofów [Religion dans l'entêtement
ou les entretiens de deux philosophes] et Stopnie w przepasc ateizmu prowadzace
[Les Marches menant à l'abîme de l'athéisme]. En 1778, et
encore une fois en 1780, paraît Spowiedz, czyli Jawne wyznanie J P de
Voltaire [Confession publique de M de Voltaire], traduite du français
par Andrzej Trzcinski, et en 1779 Niedowiarstwo prostymi zdrowego zdania zbite
uwagami [L'Incrédulité combattue par le simple bon sens]. En 1779
également, paraît la traduction des Erreurs de Voltaire de l'abbé
Nonnotte (rééditée en 1780 et 1781) et en 1781 - la traduction
de Voltaire parmi les ombres de Charles Ricard (rééditée
en 1794). Cette dernière uvre présente Voltaire devant les
ombres des philosophes dont chacun lui fait des reproches, enfin ils le mènent
à l'église de la Vérité où ils prononcent
une sentence de culpabilité, et Voltaire, repenti, leur donne raison.
L'année 1782 voit paraître deux ouvrages polémiques traduits
du français : Wyrocznia nowych filozofów dla dopelnienia i ojasnienia
dziel Pana de Voltaire [L'Oracle des nouveaux philosophes] de l'abbé
Guyon qui, avec tout le respect pour son talent, condamnait ses blasphèmes,
et Dykcjonarz filozoficzny [Dictionnaire philosophique] de l'abbé Nonnotte
où celui-ci, dans l'ordre alphabétique, dans les articles : "
Foi ", " Religion ", " Providence ", " Chrétienté
", énumère tous les reproches contre la religion, donc Voltaire
y est attaqué indirectement. En 1784 paraît la traduction dont
on a pas réussi à identifier le texte français d'origine
Filozofka, czyli rozmowa damy z filozofami [Une philosophe, ou la conversation
d'une dame avec les philosophes]. C'est un roman qui raconte l'histoire d'une
femme qui, après avoir quitté la maison paternelle, menait une
vie libertine et ensuite s'est repentie. La deuxième partie contient
ses dialogues avec les philosophes. A Voltaire, elle rappelle toute sorte de
bastonnades qu'il aurait subi, par exemple à la sortie du Café
Procope, et que, à cause des poèmes portant atteinte à
l'honneur du beau sexe, il a été enfermé, pour huit jours,
dans une niche de chien. Il serait intéressant de mentionner aussi une
traduction de l'allemand faite par Jacek Przybylski sous le titre Historyczno-krytyczne
wiadomosci o zyciu i pismach Pana Woltera i inszych nowych filozofów
[Historische und Kritische Nachrichten von den Leben und den Schriften des Hern
v. Voltaire und anderer Neuphilosophen unserer Zeit von Johan Christoph von
Zabuesnig]. C'est une uvre qui se veut objective, quoique'elle traite
Voltaire d'impie, elle donne des détails sur sa vie et des avis, assez
superficiels, sur ses uvres.
Les traductions existent à côté des productions tout à
fait originales, comme Skutki dziel Woltera przez Galicjanina [Les Effets des
uvres de Voltaire par un Galicien] (1792). Cette brochure contient la
thèse suivante : les gens lisent des livres nouveaux et y trouvent les
idées de la liberté ; alors ils ne croient plus ni en Dieu, ni
au diable et cette liberté amènera à ce que le fils poursuivra
le père avec l'arme entre les mains, l'ami poursuivra son ami, le mari
sa femme, il éclatera donc la guerre, les incendies, la misère,
en un mot une apocalypse, et voilà les effets des uvres de Voltaire.
En 1792, après la parution de la traduction de Saül, a eu lieu une
polémique assez remarquable entre l'abbé Surowiecki et le représentant
du parti qui luttait contre l'obscurantisme, Stanislaw Potocki. Surowiecki écrit
une pièce qu'il intitule Python, lipsko-warszawski diabel, kontragedia
na tragedie " Saul ", wyjeta z Pisma sw., grana przez aktorów
tamtego swiata [Python, diable leipzigo-varsovien, contragédie sur la
tragédie " Saül ", tirée de la Sainte Ecriture,
jouée par des acteurs d'outre monde]. Le contenu de la pièce se
présente ainsi : les saints dans le ciel, inquiets par l'état
de l'église, envoient une députation en enfer pour examiner ce
qui est à l'origine de cette situation. Lucifer vient à sa rencontre
monté sur Voltaire, Belzébuth sur Rousseau, Asmodée sur
Montesquieu, Belphégor sur Mirabeau, et suit une série d'accusations
des philosophes impies. En général, on ne fait pas davantage de
distinction entre eux. Stanislaw Potocki répond par une brochure Scena
ostatnia "Pythona" [La dernière scène de " Python
"] qui défend la traduction de Saül où il dit que les
ecclésiastiques se sont occupés des choses terrestres et ont négligé
les bonnes murs et l'éducation. Alors Surowiecki écrit un
nouvel ouvrage : Góra rodzaca, bajka sprawdzona w XVIII w. [La montagne
qui accouche, fable vérifié au XVIIIe s.]. La montagne c'est le
XVIIIe siècle et la souris c'est le progrès et les profits qu'il
a atteints. Surowiecki réclame l'établissement de la censure,
de l'Inquisition qui brûlerait les livres impies et le rétablissement
des jésuites. Il n'épargne pas les invectives aux philosophes.
Contre Voltaire, il écrit : " Ten to slawny patriarcha dzisiejszo-modnej
sofistyki ; ten ukanonizowany bluznierca Chrystusowej religii ; ten twórca
francuskiego szalenstwa ; ten bozek farmazonskiego bractwa ; oh ! cóz
to za szczesliwy balwan, jakich on doczekal sie kadzidel ! " ["C'est
ce célèbre patriarche de la sophistique qui est aujourd'hui à
la mode ; ce canonisé blasphémateur de la religion du Christ ;
ce créateur de la folie française ; cet idole de la confrérie
des sots ; oh ! combien heureux est cet imbécile, quels encens on brûle
devant lui ! "] Le même Surowiecki, qui défendra ses idées
toute la vie, traduira encore, en 1816, à l'époque où l'autorité
de Voltaire sera pleinement reconnue et les polémiques s'éteindront,
Du fanatisme de Jean François Laharpe où il ajoutera des notes
pleines de mépris.
A l'époque de Stanislas Auguste il y a aussi des voix défendant
Voltaire. Telle est la dissertation de Teodor Weichardt, éditée
en 1781, List Imc Pana a Trahciew do nauczycielów filozofii w Polszcze
zapraszajac do obchodzenia pamiatki smierci Pana Woltera [Lettre du Sieur d'à
Trahciew aux maîtres de philosophie en Pologne invitant à commémorer
le souvenir de la mort de Voltaire]. L'auteur se cache sous un pseudonyme qui
est l'anagramme de son vrai nom et donne une fausse information sur le lieu
de publication (Leipzig), ce qui était en usage quand l'éditeur
craignait qu'une uvre, pouvant heurter certains milieux, ne soit confisquée.
La dissertation de Weichardt est un plaidoyer en faveur de Voltaire qui repousse
les reproches qui lui sont faits. Elle se divise en deux parties : la première
évoque la grandeur de l'auteur français, la deuxième s'appuie
sur l'idée de tolérance et sur le rôle de Voltaire. Dans
la première partie l'auteur affirme que le génie ne se mesure
pas, que les grands sont envoyés sur la terre par les cieux comme un
don particulier, qu'il n'y a pas d'école pour les former. Il constate
également que Voltaire n'était pas ennemi de Dieu ni blasphémateur
de la religion : " M. Voltaire n'a jamais écrit contre aucune religion,
[il ne s'est élevé que] contre ce que les uns et les autres y
avaient ajouté. " Selon Weichardt, La Pucelle pourrait être
considérée comme une uvre littéraire contre les murs,
mais non pas contre la religion. L'idée de la deuxième partie
est ainsi résumée par l'auteur lui-même : " Seule la
tolérance a fait de lui le maître du monde entier, le philosophe
du genre humain et le bienfaiteur des nations futures. C'est lui qui l'a introduite
en Europe, c'est lui qui a transformé les rois en amis des philosophes
et en défenseurs de la liberté de pensée. "
D'autres mentions mettant Voltaire et sa pensée en valeur apparaissent
dans des périodiques et à l'occasion d'autres sujets, comme par
exemple dans la brochure de 1792 Nauki rzadza swiatem [Les Sciences gouvernent
le monde] qui décrit Voltaire d'une manière suivante : "
Dostawszy od przyrodzenia imaginacje swietna i zmysly szczesliwe, zagarnia przed
siebie i przebiega wszystkie literatury gatunki. Jako filozof pod cale nieznanymi
uwaza je postaciami, jako poeta, nowymi kolorami ozdabia. Walczy z Rasynem i
Wirgilem, ale z wdziekami, których ani ten, ani ów nie znajac,
zarówno by je obydwa szacowali. Z okregu nauk wyzwolonych przedziera
sie do sfery glebszych moralnoscii historii; (...) wystawia na widok prawde
taka, jaka jest w istocie; niemniej jednak ku niej zywa milosc nieci. Jednym
okiem na narody rzuca, a obraz, który nam rysuje, jest najobszerniejszym,
jaki tylko wymowa podac rozumowi moze. Slowem, dokonczajac jego portretu, przydajmy,
ze zaden czlowiek nie mial wiecej talentów i wiecej wielbicielów,
ale razem i wiecej nieprzyjaciól." ["Ayant reçu de la
nature une imagination brillante et des sens heureux, il ramasse devant lui
et parcourt tous les genres de la littérature. Philosophe, il les examine
sous de nouvelles formes ; poète, il les orne de nouvelles couleurs.
Il rivalise avec Racine et Virgile, mais avec la grâce que, ni l'un ni
l'autre ne l'ayant connue, ils l'estimeraient tous les deux. Du cercle des arts
libéraux, il passe vers la sphère de la morale et de l'histoire
; (
) il présente la vérité tel qu'elle est en réalité
; cependant il éveille un vif amour pour elle. Il jette un coup d'il
vers les nations, et l'image qu'il nous dessine est la plus vaste que la parole
peut présenter à la raison. En un mot, pour finir son portrait,
ajoutons qu'aucun homme n'a eu plus de talents ni plus d'admirateurs, mais en
même temps plus d'ennemis. "]
Aussi des comédies luttant contre les préjugés défendent
indirectement Voltaire, par exemple Franciszek Zablocki dans Zabobonnik [Superstitieux]
ridiculise le vieux noble Anzelm qui était contre les impies. Apparaissent
également des jugements critiques sur l'uvre de Voltaire. Ignacy
Krasicki dans O rymotwórstwie i rymotwórcach [Sur la poésie
et les poètes] écrit que Voltaire est un auteur trop loué
d'un nouveau type de tragédie (pendant que ses comédies sont plutôt
médiocres): Zaïre et Alzire étant les pièces les plus
éminentes pour la représentation des sentiments tendres. Il lui
reproche que "
uwiedziony zbytnim wlasnej milosci zapalem, mniemal
wszystko ogarnac, co niedoleznosci ludzkiej nie jest pozwolono; nadwerezyl nieco
z innych miar sprawiedliwie nabytej slawy." ["...séduit par
un trop puissant enthousiasme de l'amour propre, croyait tout saisir, ce qui
n'est pas permis à l'infirmité humaine; il a abusé un peu
de la gloire justement acquise par ailleurs. "]
Il est intéressant que la littérature du temps de Stanislas Auguste
passe sous silence l'attitude de Voltaire envers la Pologne pendant le premier
partage. Seul Stanislaw Staszic, publiciste, le mentionne indirectement dans
Przestrogi dla Polski [Les Avertissements pour la Pologne] : " W Humaniu
znajduja sie dotychczas trzy wielkie studnie, zapakowane kilka tysiacami samych
dzieci, przy piersiach matek zamordowanych. Trzeba zostawiac te bezecenstwa
slady, aby potomnosc wiedziala, jak sadzic te Katarzyne, która, wcale
jej nie znajac, tylko o jej pensjach slyszac, nikczemny chciwiec slawy i pieniedzy,
Wolter, i podly dla pensji, Helwecjusz, wyslawiaja pod niebiosa, wystawujac
potomnosci do nasladowania jej madrosc, tolerancje i ludzkosc!" ["A
Human [ville en Ukraine, lieu d'un massacre inspiré par le pouvoir russe],
il y a toujours trois grands puits, remplis de quelques milliers d'enfants,
assassinés aux seins de leurs mères. Il faut laisser ces traces
de vilenie, pour que la postériorité sache comment juger cette
Catherine que, sans la connaître, et n'entendant parler que de ses honoraires,
indigne, avide de gloire et d'argent, Voltaire, et lâche pour l'argent,
Helvétius, portent aux nues, en donnant, à la postérité,
à imiter sa sagesse, sa tolérance et son humanité. "]
On voit que le public polonais n'était pas indifférent envers
Voltaire. Souvent son attitude semble être ambivalente, même au
sein de l'église catholique qui se voulait son ennemi fervant. Voltaire
était un auteur controversé et difficile à définir.
Parfois la même personne apprécie certains aspects de son oeuvre
en se révoltant contre les autres. Le Voltaire dramaturge est généralement
admiré, mais le Voltaire déiste qui se soulève contre l'institution
de l'église est impossible à accepter dans le pays avec une forte
tradition religieuse. Dans le domaine de la poésie, Voltaire reste un
maître irremplaçable et constitue pour les poètes polonais
une référence et une source où ils puisent souvent, sans
perdre, cependant, leur originalité et la spécificité de
leur poésie due au contexte géographique et politique dans lequel
elle est créée.
IGNACY KRASICKI
Ignacy Krasicki (1735-1801) est considéré comme un des plus éminents
représentants des lumières polonaises. Auteur de fables, poèmes
héroï-comiques, poèmes epiques, comédies et romans,
il s'est inspiré du classicisme français du XVIIe et du XVIIIe
siècles. Son inspiration voltairienne n'est pas directe, mais se retrouve
sur plusieurs niveaux de son oeuvre.
Déjà dans son cahier de lectures de jeunesse, on retrouve recopiés
quelques poèmes de Voltaire: Vers de M. de Voltaire à Mme la Dauphine
qui ont causé la disgrâce de ce poète à l'incipit
"Souvent la plus belle princesse..."; Epitaphe à la Marquise
du Châtelet par Voltaire - "L'univers a perdu la sublime Emilie..."
, qui a été traduite également par Józef Zaluski
en 1754 et par Kajetan Wegierski. Dans cette épitaphe se révèle
le style concis, limpide et hardi, tellement caractéristique à
Voltaire, le style d'un compliment raffiné. Ce style a marqué
Krasicki qui, lui aussi, joignait le compliment à la satire. Ces deux
poèmes comportent également le motif cher à Krasicki :
l'enthousiasme à l'égard du travail intellectuel et le mépris
de l'ennui et du vide qui accompagne la vie à la cour. Dans la satire
Do króla [Au roi] le poète polonais reprend, pour la transformer
en compliment, la citation de la Henriade que les rois " ces illustres
ingrats " n'ont pas d'amis, pendant que Stanislas Auguste en a eu beaucoup.
Le parallèle entre Krasicki et Voltaire a été établi
par ses contemporains. Il était fondé non pas sur l'idéologie,
mais sur leur position de l'autorité dans la poésie. Stanislaw
Trembecki, qui semble apprécier davantage le talent poétique de
Krasicki que celui de Voltaire, a uni les deux auteurs dans son poème
Gosc w Heilsbergu [Hôte à Heilsberg [siège des évêques
de Warmie]] en disant : " Grubsze straci przesady i rozumu przetrze, /
Kto ma szczescie fernejskie oddychac powietrze. / Lecz kto sie tresciwymi chce
rytmami wslawic, / Ten musi dzien choc jeden w Heilsbergu zabawic. " ["
Perdra de grossiers préjugés et polira la raison / Celui qui a
la chance de respirer l'air de Ferney. / Mais celui qui veut se faire connaître
par des vers succincts / Doit passer au moins un jour à Heilsberg. "]
Les deux auteurs ont pratiqué tous les genres (sauf tragédie dans
le cas de Krasicki) et ont cherché des formes nouvelles d'expression
littéraire. Les deux ont été attirés par le monde
oriental. Krasicki est le premier à introduire en Pologne les lettres
en vers et en prose (Wiersze z proza [Vers mêlés de prose]). Franciszek
Ksawery Dmochowski établit un parallèle suivant : " Son Voyage
à Bilgoraj, ses Lettres en vers et en prose pleines d'esprit, de vivacité
et de naturel sont pour nous ce que peuvent être pour les Français
La Chapelle et les habiles poésies de Voltaire. " Selon Dmochowski,
Krasicki, invité par Frédéric II, habitait la même
chambre que Voltaire à Sans Souci ce qui serait la raison pour laquelle
il voulait l'égaler.
On peut établir également un parallèle entre le roman de
Krasicki Mikolaja Doswiadczynskiego przypadki [Aventures de Nicolas Doswiadczynski]
et Candide de Voltaire. Les deux héros sont naïfs, les deux arrivent
dans un pays utopique d'où ils reviennent avec des trésors qu'ils
perdent après et ceux qui les ont volés sont punis. Cependant
ce sont plutôt les ressemblances formelles. Le roman de Krasicki est un
roman d'éducation et son héros est loin de s'interroger sur les
questions métaphysiques. Aussi l'utopie de Krasicki a plus de ressemblances
avec Emile qu'avec l'Eldorado.
Krasicki est aussi le traducteur du Temple du goût de Voltaire, dont il
conserve le mélange de vers et de prose, mais élimine les allusions
personnelles. A part les exemples cités ci-dessus, le nom de Voltaire
ou des allusions à son uvre n'apparaissent pas sous la plume de
Krasicki, cependant la pensée voltairienne est présente dans l'ensemble
de sa production écrite et se révèle sous trois aspects
les plus importants : la guerre contre l'église, les idées historiques
et le style.
La guerre contre l'église de Krasicki est beaucoup plus nuancée
que celle de Voltaire, pourtant Krasicki était évêque. On
la retrouve surtout dans ses deux poèmes héroï-comiques :
Monachomachia, czyli wojna mnichów [La Guerre des moines] et Antymonachomachia.
Monachomachia a été publiée anonymement, probablement à
l'insu de l'auteur. Son idée a été empruntée au
Lutrin. Elle présente d'une manière ironique un conflit entre
deux ordres religieux. L'image satirique y contenue éveille plutôt
le rire et non l'indignation. Quoique les vices et la bêtise des moines
y sont présentés avec une ironie plutôt débonnaire,
Monachomachia a éveillé une indignation dans les milieux ecclésiastiques.
Un anonyme a écrit Odpis na Monachomachia [Réponse à la
" Monachomachia "] où il prédisait à son auteur
qu'il partagerait la mauvaise célébrité de Voltaire auprès
des générations futures. Suite à de telles critiques paraît
Antymonachomachia qui est une " réfutation " parodique des
thèses contenues dans la Monachomachia.
Quant aux idées historiques de Krasicki, elles présentent beaucoup
de ressemblances avec celles de Voltaire. Il est intéressant que dans
sa bibliothèque l'auteur français est représenté
presque exclusivement par les ouvrages historiques. Krasicki a la même
attitude sceptique à l'égard des historiographes traditionalistes.
Dans le poème List do Adama Naruszewicza o pisaniu historii [Lettre à
Adam Naruszewicz sur l'histoire] il croit nécessaire l'explication des
légendes historiques et l'application du criticisme éclairé
à l'égard de l'histoire. Il faut, quand même, souligner
que Krasicki n'était pas historien. Il est l'auteur d'un roman intitulé
Historia [L'Histoire] où les versions des anciens chroniqueurs sont contestées
par un " témoin oculaire " - principal héros et narrateur.
Il met en doute les " fables " des chroniqueurs en y opposant ses
versions d'histoire, quelquefois tout aussi absurdes. Il ridiculise ainsi la
reconstruction des détails historiques à partir des sources non-confirmées.
Pour cela, il fait appel aux critères du bon sens. Par exemple la légende
de Wanda, fille du roi de Cracovie qui préférait se jeter dans
la Vistule que d'épouser un Allemand, est présentée d'une
manière suivante : " Il n'est pas plus vrai qu'elle se précipita
du pont dans la Vistule, attendu qu'auprès de Cracovie on passe cette
rivière sur des radeaux. Il est vrai qu'elle se noya, mais cette mort
ne fut pas de son choix, c'est la conséquence de l'ivresse de celui qui
lui fit passer l'eau. " Il rectifie également l'histoire où
le devin verrait un aigle volant au-dessus de la tête d'Alexandre le Grand
pendant la bataille d'Arbelles. Or, il ne pouvait pas le voir, car : "Quiconque
a vu une bataille, ne peut ignorer qu'à travers le tumulte et la poussière
il serait difficile d'apercevoir, je ne dis pas un aigle, mais un troupeau d'aigles
réunis. En second lieu, il n'y a pas d'oiseau qui ne soit effrayé
du bruit et du vacarme. L'aigle, quoiqu'on l'appelle le roi des oiseaux, se
fût enfuit, en pareil cas, aussi rapidement que la corneille. "
Krasicki, à l'exemple de Voltaire, s'élève contre toute
sorte de mensonge et de merveilleux dans l'histoire. Il poursuit ce qui n'était
pas possible, ce qui, selon toute vraisemblance n'a pas pu se passer. Ainsi
" Lech [fondateur de la Pologne], simple et sans connaissances, (
)
non seulement ne prit pas un aigle pour armoiries, mais ne savait pas même
ce que c'était que des armoiries. " Aussi Jan Dlugosz, chroniqueur
célébré par des Polonais, a commis beaucoup de fautes contre
le bon sens, par exemple : " Il lui [à Krak, prince légendaire
de Cracovie] donne une corrélation avec les Graques romains, et prétend
qu'il sortit de Rome à l'occasion d'une des séditions qui s'élevèrent
contre ces célèbres tribuns. L'erreur chronologique n'est que
de 800 ans. "
Comme Voltaire, Krasicki oppose à l'histoire des guerres celle de la
civilisation, au héros conquérant et orgueilleux - le bon gestionnaire
du pays. Il met en cause la gloire d'Alexandre le Grand en lui opposant l'empereur
de la Chine qui apparaît lors d'une cérémonie symbolique
de labourage des terres. Ces idées apparaissent également dans
l'épopée de Krasicki intitulée Wojna Chocimska [Campagne
de Chocim].
Les ressemblances entre Krasicki et Voltaire se manifestent également
au niveau du style. C'est le style ironique et concis, tributaire des conversations
de salon. Le contemporain de l'évêque de Warmie, Julian Ursyn Niemcewicz
remarque cette similitude: "Krasicki, imprégné de la littérature
du siècle de Louis XV, et plus particulièrement des oeuvres de
Voltaire, fit siens son humour et sa gaîté tout en rejetant son
impiété." Les critiques de l'oeuvre de Krasicki mettent l'accent
sur sa gaîté, sur son rire qui est loin d'être vraiment méchant.
Adam Mickiewicz, dans ses Cours de la littérature slave le caractérise
ainsi: "Un physiologiste français, pour expliquer la différence
des caractéres, a divisé les hommes en crâniens, abdoméniens
et poitrinaires, selon le développement de ces divers organes. On peut
dire que Krasicki était un type parfait d'un écrivain abdoménien.
Sa gaîté prenait son origine dans la bonne disposition de son abdomen;
il était doué d'une gaîté folle, d'un rire inextinguible;
plus gai que Boileau, presque aussi spirituel que Voltaire."
L'inspiration voltairienne de Krasicki, quoiqu'elle puisse paraître évidente,
n'est pas facile à cerner. On retrouve certainement beaucoup d'idées
communes, mais la plupart d'entre elles étaient propres à tous
les représentants des lumières. On peut établir certains
parallèles, mais eux non plus ne témoignent pas d'une dépendance
de l'auteur polonais par rapport à Voltaire. Il faut constater que Krasicki
a su transformer les idées acquises par des lectures diverses en sa propre
pensée adaptée au moment et aux circonstances où il a vécu.
Il a gardé son originalité et la spécificité de
son langage tout en essayant d'implanter les idées des lumières
dans le contexte polonais.
TOMASZ KAJETAN WEGIERSKI
Tomasz Kajetan Wegierski est le plus voltairien des poètes polonais.
Il a adapté plusieurs poèmes de Voltaire, il le citait souvent
et il n'a jamais caché sa fascination et sa dépendance par rapport
au grand Français.
En 1776, il publie un livre intitulé Listy poetyckie [Epîtres]
qui contient quatre poèmes dont trois sont les adaptations de Voltaire.
A l'occasion de cette publication, Józef Bielawski, poète médiocre,
malveillant à Wegierski, compose un quatrain railleur où il traite
les poèmes de Wegierski de remaniements maladroits et plaint le sort
de Voltaire qui, dans si piètre accoutrement servira à coup sûr
de papillotes aux dames. Les textes de Voltaire contenus dans ce recueil sont
: épître A Mme la marquise du Châtelet sur la calomnie [O
potwarzy], A un ministre d'état sur l'encouragement des arts [List do
czlowieka laczacego smak z umiejetnoscia i umiejacego cenic uczonych] et Premier
discours de l'égalité des conditions [List o równosci losu
ludzkiego] du Discours en vers sur l'homme. Dans le premier épître
le nom Mme du Châtelet est omis dans le titre, ce qui donne au poème
un caractère moins personnel. Cependant le prénom Emilie est conservé,
mais dans ce contexte il peut se rapporter à n'importe quelle dame polonaise
ou à une personne imaginaire. Paris est remplacé par Varsovie,
tous les exemples des grands que les calomnies n'ont pas épargnés
(Colbert, Louis XIV, le Régent) sont omis et à leur place apparaissent
des vers qui parlent d'une façon plus générale de ce phénomène.
Il n'y a pas, non plus, d'allusions aux ennemis personnels de Voltaire, ni même
à ceux du poète polonais. Wegierski renforce l'expression satirique.
Là où Voltaire compare l'envieux à un " frelon envieux
" qui " pique et poursuit cette abeille charmante " (cette abeille
étant toute personne douée de raison et de goût), dans la
version polonaise il est question de " populace tumultueuse " et d'
" animal canaille " qui étouffe bruyamment la voix de l'homme
raisonnable. Dans la deuxième épître Racine et Corneille
sont remplacés par les auteurs polonais : Naruszewicz et Trembecki, et
Massillon et Bourdaloue par les prédicateurs polonais : Skarga et Lachowski.
Enfin le troisième est assez fidèle au texte de Voltaire dont
l'idée principale est : " Les mortels sont égaux, leur masque
est différent. " Les deux présentent un tableau de la vie
laborieuse ; Wegierski le transforme en ajoutant les noms des paysans polonais
: Blazej, Sobek, Kaska. Les deux indiquent combien est menteur le tableau de
la vie des tendres bergers des idylles rococo. Les deux montrent tout simplement
que tous les hommes ont été pesés sur la même balance
par le ciel.
Wegierski adapte également l'épître A M le Président
Hénault où celui-ci est remplacé par Trembecki. Il y modifie
également quelques compliments. Dans son poème Próznosc
swiata [Vanité du monde] trois premières strophes sont une adaptation
de l'épître A Mme Denis, nièce de l'auteur ; Mój
swiat [Mon monde] est une libre adaptation du Mondain ; et Sztuka i natura [Art
et nature] est une traduction de l'épître A Mme la marquise d'Ussé.
Wegierski est aussi l'auteur d'un poème héroï-comique Organy
[L'Orgue] où il dit lui-même que certaines chants sont traduits
de La Pucelle d'Orléans. En réalité cette influence constitue
seulement quelques fragments légèrement liés au contenu.
Ce sont les débuts des chants IV, V et VI.
Dans ses adaptations, Wegierski élimine les allusions relatives à
la réalité française et aux querelles littéraires
de Voltaire. Il conserve, et même ajoute, les noms de poètes anciens
et de représentants de la littérature française du XVIIe
siècle qui sont présents dans la conscience des lumières
polonaises.
Wegierski se rapproche à Voltaire également par ses idées
anticléricales. Dans le poème adressé à son cousin
List do ks. Wegierskiego [Lettre à l'abbé Wegierski] il lui conseille,
pour monter dans la hiérarchie ecclésiastique, de devenir le guide
spirituel d'une beauté : " Wkrótce zmienisz w fiolet czarna
rewerende, / Porzucisz dla biskupstwa uboga prebende, / A co dzien w wyzsze
coraz wynoszac sie sfery, / Bedziesz zalegal krzesla i dzwigal ordery : / I
na starosc w lubieznym spoczawszy seraju, / Pójdziesz jak swiety biskup
prosto stad do raju. " [" Tu changeras bientôt en violette ta
robe noire, / Tu quitteras pour un évêché ta pauvre paroisse,
/ Et chaque jour montant dans les sphères de plus en plus hautes, / tu
occuperas les sièges, porteras les médailles : / Et, vieux, t'étant
reposé dans un sérail licencieux, / tu iras, tel saint évêque,
tout droit d'ici au paradis. "]
Pour Wegierski, Voltaire était maître de la poésie et de
la pensée non-entravée. Il essayait de l'imiter non seulement
dans la poésie, mais aussi dans sa manière non-conformiste d'entretenir
les relations avec les grands. Plus voltairien que Krasicki, il n'a cependant
pas gagné l'approbation aux yeux de ses contemporains qui lui reprochaient
une trop grande dépendance de l'auteur français. Pourtant sa dépendance
était consciente. Il a plusieurs fois souligné que Voltaire était
son maître et qu'il l'estimait au point de vouloir s'établir dans
sa patrie et l'encenser jusqu'à la fin de ses jours.
JAN POTOCKI
Le voltairianisme de Jan Potocki est difficilement saisissable. Les spécialistes,
et même de simples lecteurs, remarquent une frappante similitude du style
élégant et spirituel, mais l'influence directe n'est pas prouvée.
Il est cependant sûr que Potocki devait connaître les écrits
de Voltaire, au moins parce que sa belle-mère Elzbieta Lubomirska (qu'on
présumait être son amante) portait une grande admiration à
cet auteur. Il en témoigne aussi la citation, quoique pas tout à
fait exacte, de Zaïre dans une de ses parades Le Comédien bourgeois
(acte V, scènes 8 et 9).
Jeroome Vercruysse a essayé de relever quelques ressemblances entre l'uvre
voltairienne et le Manuscrit trouvé à Saragosse. Elles se résument
en certaines similitudes de situations qui ne prouvent pas forcément
l'influence de Voltaire sur Potocki. L'influence la plus plausible, ce sont
les similitudes du style. Par exemple le comte de Rovellas qui signe sa lettre
: " Comte de Rovellas, marquis de Vera Lonza, y Cruz Velada, commandeur
héréditaire de Tallaverde, y Rio Floro, seigneur de Tolasquez,
y Riga Fuera, y Mendez, y Lonzos y otros, y otros, y otros, y otros " fait
penser au gouverneur de Buenos Aires de Candide : " don Fernando d'Ibaraa,
y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. " Aussi la parodie du
style biblique est caractéristique à deux auteurs. Comparons la
généalogie de la famille des Uzeda : "
nous nous contentons
de faire remonter nos origines à Abishoua, fils de Pinhas, petit-fils
d'Eléazar et arrière-petit-fils d'Aaron qui était frère
de Moïse et grand prêtre d'Israël. Abishoua fut père
de Bouqqi, grand-père d'Ouzzi, arrière-grand-père de Zérahya
et arrière-arrière-grand-père de Mérayoth, qui fut
père d'Amarya, grand-père d'Ahitoub, arrière-grand-père
de Sadok et arrière-arrière-grand-père d'Ahimaaz, qui fut
père d'Azarya, grand-père de Yohanan et arrière-grand-père
d'Azarya le second" avec celle de Brioché du Pot-pourri : "
Brioché fut le père de Polichinelle, non pas son propre père,
mais père de génie. Le père de Brioché était
Guillot Gorju, qui fut fils de Gilles, qui fut fils de Gros-René, qui
tirait son origine du Prince des sots et de la Mère sotte. " On
voit que la parodie de Potocki est plus subtile. Il ne fait que replacer les
noms tirés de la Bible dans le contexte de son récit sans perdre
cependant l'effet parodique.
Vercruysse cherche aussi quelques ressemblances d'idées, mais il est,
en fait, difficile de constater à quel point ce sont les idées
spécifiquement voltairiennes, et à quel point elles constituent
l'héritage commun des lumières. Le voltairianisme de Potocki est
subtil et nuancé et la question à quel point il était tributaire
du philosophe français reste ouverte.
ADAM MICKIEWICZ
Au début du XIXe siècle la poésie de Voltaire perd d'actualité.
Il devient même un poète moralisateur dont on tire des citations
pour les donner comme exemples d'attitude modèle pour les jeunes. Pour
ces fins, en 1809, on donne une version bilingue - franco-polonaise - du Voltaire
de Jeunesse qui contient le choix de la pensée voltairienne, aussi bien
philosophique que poétique et historique, destiné à instruire
le jeune lecteur. La poésie de Voltaire reste également le modèle
pour les classiques polonais. Pourtant, pour la dernière fois, au début
du XIXe siècle, pour le cercle des jeunes de l'université de Vilnius,
elle deviendra le symbole du non-conformisme et servira d'enjeu dans la lutte
contre les institutions sclérosées et surtout contre l'église
catholique. Tel était le rôle des traductions de Voltaire faites
par le jeune Mickiewicz en 1817.
Juliusz Kleiner, spécialiste de Mickiewicz, voit dans ces traductions
les exercices de style du jeune poète inspirés par son professeur
de littérature. Cependant il remarque lui-même que l'année
1817 était une année de la plus grande intensification de la lutte
des esprits libres de Vilnius contre l'obscurantisme. C'était l'époque
où les tendances novatrices et anticléricales héritées
du XVIIIe siècle ont trouvé leur expression la plus virulente.
La première uvre de Voltaire traduite par Mickiewicz est l'Education
d'un prince que le poète polonais intitule Mieszko ksiaze Nowogrodka
[Mieszko, prince de Nowogrodek]. Mickiewicz polonise l'action et le monde représenté
du conte de Voltaire en lui donnant un encadrement historique lithuanien de
la seconde moitié du XIVe siècle. Les personnages obtiennent les
noms polonais. Ainsi Alamon devient Mieszko, Amina - Zyla, le serviteur Emon
- Poraj, et le corsaire Abdala - Mamaj, chef des Tartares qui s'emparent de
la Lituanie et la dévastent. L'intrigue est semblable à celle
de Voltaire : Mieszko est un prince sot et indécis qui suit tous les
conseils de son confesseur, malgré les avertissements de son fidèle
serviteur, Poraj. Mieszko s'éprend de Zyla qui est tout de suite chassée
par le confesseur. A ce moment-là, les Tartares attaquent Nowogrodek
et prennent Mieszko en captivité. Aidé par Zyla et Poraj, il réussit
à se libérer et à vaincre les Tartares. Instruit par cette
leçon, Mieszko éloigne le confesseur. La tendance anticléricale
de ce conte - les confesseurs sont de mauvais conseillers - est accentuée.
Les idées anticléricales intensifiées se trouvent aussi
dans le deuxième conte de Voltaire traduit par Mickiewicz : Gertrude
ou l'éducation d'une fille. Ici également le monde représenté
est polonisé. L'action se passe à Nowogrodek, Gertrude est remplacée
par Aniela, et le Petit carême de Massillon qui se trouvait sur la table
de nuit de Gertrude a été remplacé par un recueil de sermons
d'un célèbre prédicateur polonais, Piotr Skarga. Mickiewicz
a un peu raccourci le conte de Voltaire : les quatorze derniers vers ont été
rendus par quatre. Ils avaient dans l'original un aspect moralisateur. Mickiewicz
a peut-être pensé qu'un conte immoral n'a pas besoin de morale.
Enfin la troisième uvre traduite par Mickiewicz est anticléricale
par excellence. C'est le cinquième livre de la Pucelle d'Orléans
adapté sous le titre Darczanka. Ce livre contient le récit de
ce qu'a vu en enfer le père Grisbourdon (appelé par Mickiewicz
Burda, ce qui veut dire " bagarre "), tué par Jeanne d'Arc
pour se débarrasser de ses avances. Déjà dans les premiers
vers du chant le traducteur élargit la notion du libertin. Chez Voltaire
libertin est celui qui assouvit ses instincts ; chez Mickiewicz c'est celui
qui profite de la vie en riant de Dieu et du clergé.
Grisbourdon retrouve en enfer les Grecs et les Romains célèbres,
le roi Clovis qui, quoique baptisé, avait tué ses parents et massacré
des voisins, et même le saint Dominique. Le narrateur chez Voltaire exprime
ainsi l'étonnement sur le nombre de saints se trouvant en enfer : "
Oh ! Quand j'aurais une langue de fer, / Toujours parlant, je ne pourrais suffire,
/ Mon cher lecteur, à te nombrer et dire / combien de saints on rencontre
en enfer. " Le langage de Mickiewicz est plus direct, plus familier : "
Gdybym zelazna gebe mial, o czytelniku, / A w tej gebie jezykow zelaznych bez
liku, / Gdybym mowil a mowil, nie wymowie pono, / Ilu to naszych swietych do
piekla wtracono. " [" Même si j'avais une gueule de fer, mon
cher lecteur, / Et dans cette gueule des milliers de langues de fer, / Si je
parlais et parlais, je ne pourrais dénombrer / Les noms de tous nos saints,
jetés en enfer. " ] Mickiewicz traite le texte de Voltaire avec
beaucoup de liberté. Son langage est plus concret et plus gaillard que
celui de l'auteur français.
Voltaire termine la liste des personnages dignes du plus grand respect et se
trouvant en enfer par : " Tous malheureux morts sans confession. "
Mickiewicz est encore plus ironique et sarcastique quand il dit que ces hommes
ont été condamnés : " Wszyscy slusznie, bo wszyscy
zmarli bez spowiedzi. " [" Tous à juste titre, car tous sont
morts sans confession. "] Chez Voltaire Grisbourdon en enfer " De
nos beautés il voit les directeurs : / Le paradis ils ont eu dans leur
vie. " Mickiewicz concrétise et explique : " A owi, bogin ziemskich
pilnujac serduszka, / Otwarte sobie mieli sumnienia i lozka. " ["
Et ceux gardant les curs des déesses terrestres, / ils avaient
ouverts et les consciences et les lits. "]
Tous les changements introduits par Mickiewicz ont pour but d'accentuer la critique
du clergé et de la religion par l'intensification de l'ironie et par
la concrétisation des accusations. Il insiste sur le fait que c'est la
religion qui fait croire à ses fidèles que ceux-ci sont précipités
en enfer et les autres se trouvent en ciel, c'est la religion qui impose le
culte des gens dont la vie était loin d'être idéale. Il
dit : " Wszak znasz, moj czytelniku, jako podlug wiary / W pieklo pchamy
tyrany i dobre Cezary. " [" Tu sais, lecteur, que selon la foi / nous
précipitons en enfer les tyrans et les bons Césars. "] Mickiewicz
attaque ouvertement la religion et l'enseignement de l'église. Là
où Voltaire semble dire : nous croyons aux bêtises, Mickiewicz
semble dire : l'église nous fait croire aux bêtises. Il le fait
en utilisant la langue concrète, familière et simple. On voit
bien qu'il ne s'agit pas de simples exercices de style, mais que le choix de
ces trois textes était conscient et qu'il s'agissait de l'action idéologique
dans l'esprit de la lutte contre obscurantisme entreprise par les intellectuels
de Vilnius.
Mickiewicz a également essayé de créer un poème
héroï-comique dans la veine de Voltaire, intitulé Kartofla
[Pomme de terre]. Il l'a planifié en six chants, mais n'a achevé
que le premier. Il s'agit d'un poème dont l'action se passe au ciel où
les saints délibèrent s'il faut ou non favoriser la découverte
de la pomme de terre faite par Christophe Colomb. Après de longues discussions,
Saint Dominique sort une pomme de terre et en fait un éloge qui convainc
tout le monde. Mickiewicz n'a jamais terminé ce poème. Il a même
interdit de publier les trois autres, parce que, après avoir quitté
Vilnius, à Kowno, il a découvert Schiller et Goethe, ses nouveaux
maîtres et a voulu que ses lecteurs oublient ses débuts dans l'esprit
classique et anticlérical. Plus tard, dans Ksiegi narodu i pielgrzymstwa
polskiego [Les livres de la nation et des pèlerins polonais] il jettera
l'anathème sur Voltaire et dénoncera son enseignement comme poison.
Il lui reprochera son attitude philosophique de vouloir tout expliquer et critiquera
aussi son attitude envers la religion, mais non pas le fait d'avoir nié
Dieu, ni même de l'avoir ignoré, mais d'avoir célébré
un Dieu indifférent et lointain, avec le dessein de couper toute la relation
personnelle entre la créature et son créateur.
La question de la réception de Voltaire en Pologne s'étend sur
plusieurs niveaux. On peut l'analyser du point de vue de la réception
des uvres particulières ou du point de vue de l'existence de la
pensée voltairienne en général dans la conscience des Polonais
du XVIIIe siècle. Le choix peut porter seulement sur les uvres
traduites en polonais ou sur l'ensemble de la production voltairienne disponible
en Pologne dans sa langue d'origine. Le chercheur peut limiter son analyse aux
uvres de Voltaire présentes physiquement en Pologne ou bien l'étendre
sur l'influence de sa pensée sur les hommes de lettres ou les hommes
politiques ou de simples lecteurs et chercher les traces de cette influence
dans leurs écrits. Mais toujours, vu la complexité du sujet, pour
parvenir à des conclusions pertinentes, il faut faire un choix.
Le présent mémoire ne voulait qu'exposer la complexité
de la question et la multitude de sources auxquelles on peut se référer
en abordant ce problème. Et la présentation n'est, bien sûr,
pas exhaustive : il existe des sources non découvertes, par exemple des
manuscrits des uvres recopiées, des traductions restées
inédites ou des uvres libertines qui ont subi l'influence de Voltaire.
Le choix de ne pas restreindre le sujet était dicté par la difficulté
de pouvoir consulter toutes les sources - la plupart se trouvant en Pologne
; mais il servait aussi pour faire un bilan des travaux existant et, sur cette
base, se poser certaines questions qui pourraient orienter de futures recherches.
La première question à laquelle il faudrait réfléchir
c'est la question du public qui lisait Voltaire en Pologne. On peut y distinguer
au moins trois catégories des lecteurs. La première catégorie
c'est le public aristocratique, celui qui communiquaient en français
et qui parfois ne connaissaient même pas le polonais. Des étrangers
qui séjournaient en Pologne à l'époque témoignent
de l'omniprésence de la culture francophone dans la haute société
polonaise : " Francuska literatura w owym czasie opanowala Polske i smiem
twierdzic, ze wyzsze towarzystwo warszawskie mowilo lepszym akcentem francuskim
anizeli niejeden Francuz z prowincji. " [" La littérature française
à cette époque envahit la Pologne et j'ose dire que la haute société
varsovienne parlait avec un meilleur accent français que certains Français
de province. "] La littérature française était disponible
en Pologne dans sa langue d'origine. Les libraires faisaient venir les livres
français dans leurs magasins et dans les salles de lecture. De nombreux
catalogues des imprimés étrangers, les catalogues des salles de
lecture et les inventaires des bibliothèques témoignent qu'il
arrivait en Pologne tous les écrits européens les plus célèbres
ou les plus à la mode. Il est intéressant de remarquer que ce
public était dans une grande partie féminin. Une enquête
approfondie sur les mémoires des femmes de l'époque, sur leur
correspondance aurait pu aboutir à des réflexions très
intéressantes à propos de la manière de la présence
de l'uvre voltairienne dans la conscience féminine de l'époque
et du degré de la compréhension de sa pensée par le public
féminin.
La deuxième catégorie c'est le public qui ne pouvait connaître
Voltaire que par le biais des traductions polonaises ou des articles de presse.
Vu que la plupart de ses uvres, et surtout les tragédies, ont été
polonisées, que la plupart de son uvre historique, ainsi que presque
la totalité de son uvre philosophique n'ont pas été
traduites, l'image de Voltaire qu'ils pouvaient avoir était très
réduite, voire déformée. Les uvres polonisées
ont une autre visée que celle de Voltaire. Elles peuvent servir dans
la bataille contre l'obscurantisme, mais dans le contexte polonais cette bataille
a d'autres buts qu'en France. Les traducteurs polonais sélectionnent
ou transforment les idées de Voltaire pour les adapter aux objectifs
polonais. Jamais la traduction n'est fidèle à l'intention du texte
français, parce qu'elle vise un autre public. Le Voltaire polonisé
est parfois plus gaillard, plus débonnaire que dans l'original, sa critique
de l'église est atténuée au point de le transformer en
un auteur moralisateur. Cependant le public polonais assiste au XVIIIe siècle
à une vraie bataille contre les écrits de Voltaire. Il y a alors
une image contradictoire de l'écrivain qui à la fois chantait
la gloire de la religion chrétienne dans Zaïre, comme le croyaient
et faisaient croire les piaristes, et celui sur qui l'église catholique
jetait l'anathème.
Enfin la troisième catégorie des lecteurs est formée des
hommes de lettres, susceptibles de bien comprendre l'idée, les techniques
littéraires, le style et les transformer en leur propre idée et
leur propre technique. L'examen des documents personnelles des auteurs pourrait
être très éclairant sur ce point.
On aura donc différentes images de Voltaire polonais, selon le public
qu'on prend en considération. C'est pourquoi dire que le Voltaire polonais
était plutôt athée ou plutôt moralisateur c'est ne
dire qu'une partie de la vérité. Il faut aussi se rendre compte
de l'évolution historique de l'image voltairienne, de voir ses transformations
par rapport aux buts que différents partis, aux différents moments
voulaient atteindre. Le nom de Voltaire servait dans la propagande du parti
réformateur lié à Stanislas Auguste, ses idées étaient
utilisées par les insurgés pendant les luttes irrédentistes,
etc.
Un autre problème qu'on pourrait relever c'est le degré d'intériorisation
de la pensée voltairienne en Pologne, donc le phénomène
de la mode, d'une connaissance superficielle de l'uvre de Voltaire, des
clichés qui se sont formés autour de sa personne. Il serait intéressant
de voir comment le nom de Voltaire ou des mots-clés de sa philosophie,
comme " tolérance ", apparaissent dans les conversations mondaines
et comment ils sont utilisés dans la correspondance privée.
Il serait utile de se poser également la question concernant le différent
conditionnement de la lecture. Les horizons du public français différaient
de ceux du public polonais de la même époque, par exemple les bases
philosophiques étaient différentes. Il faudrait donc bien examiner
à quel point la philosophie anglaise était connue en Pologne et
à quel point le lecteur polonais pouvait comprendre l'expérience
anglaise de Voltaire. Une telle recherche pose le problème de se mettre
au niveau du lecteur du XVIIIe siècle qui avait d'autres habitudes de
lecture que celles du lecteur d'aujourd'hui qui lit après Borges. Il
faudrait donc bien connaître le bagage culturel du lecteur ancien, être,
par exemple, très attentif aux allusions concernant l'antiquité.
Puisque la problématique de la réception est une question non
pas seulement littéraire, mais aussi sociologique et historique, pour
bien la cerner, il faut se poser des questions qui ne sont peut-être pas
directement liées au sujet, mais qui aident à comprendre le phénomène
dans ses divers aspects. Il est bien de prendre en compte la stratification
de la société, le phénomène de la francophonie de
l'aristocratie, la circulation du livre, etc. La réception ne se limite
pas aux traductions. Et, quoique le mémoire s'est surtout concentré
sur les traductions, ce qui est le plus facile à examiner en une courte
période, son auteur n'en est pas moins conscient.
LISTE DES TRADUCTIONS DES UVRES DE VOLTAIRE EN
POLOGNE
· Zaira [Zaïre], trad. S. Konarski, A. J. Orlowski, représentée
à Varsovie (Collegium Nobilium Scholarum Piarum), 1747 et 1750, à
Théâtre National 1774
· Amerykanie [Alzire], trad. S. Konarski, A. J. Orlowski, représentée
à Varsovie, 1750, dans Collegium Piarum selon le programme des représentations
de l'école. Texte non conservé.
· Henriada [Henriade], trad. A. J. Orlowski, 1750
· Tragedya Zairy i Orozmana [Zaïre], trad. M. Sapieha, Wilno, 1753
et Nieswiez, 1757
· Rzym wybawiony albo Catilina [Rome sauvée], trad. J. Zaluski,
1754, publ. J. Zaluski, Zbiór rytmów [Recueil de poèmes],
vol. 3 (ici également la traduction de l'Epitaphe à la Marquise
du Châtelet)
· Historya skrócona Karola XII, króla szwedzkiego [L'Histoire
de Charles XII], trad. A. Hercyk, s. l., 1754, rééd. 1756 et 1775
· Smierc Cezara [Mort de César], trad. W. Mokronowski, dans l'imprimerie
de Sa Majesté, Collegium Societatis Iesu, 1755
· Meropa [Mérope], trad. A. J. Orlowski, 1755 (pour Collegium
Nobilium)
· Smierc Cezara [Mort de César], trad. A. J. Orlowski soit S.
Konarski, 1756 (texte disparu)
· Nagroda cnoty [Le Café ou l'Ecossaise], trad. A. Moszynski,
1766 (l'existence de ce texte douteuse, mentioné par: Wybór róznych
gatunków poezyi i rymotworców polskich [Choix de genres divers
de la poésie et des poètes polonais], Warszawa, 1807, vol. 2,
p. 97)
· Fragment du VIe chant de la Henriade [in] Monitor, 1766, no 62
· Bajeczka moralna. Nierozsadny projekt madrego czlowieka [Memnon] [in]
Zbiór róznego rodzaju wiadomosci [Recueil de nouvelles diverses],
Warszawa, 1770
· Le Marseillais et le Lion, [in] Zabawy Przyjemne i Pozyteczne [Jeux
utiles et agréables], 1772, tome 6, part. 1, p. 17-32
· O naukach wyzwolonych w Europie za czasów Ludwika XIV [chap.
XXXIV Siècle de Louis XIV], [in] ibidem, 1772, tome 5, part. 2, p. 267-284
· Zadyg albo przeznaczenie, historya wschodnia z francuskiego przelozona
[Zadig], Królewiec 1773, aussi: Grodno 1776, Wroclaw 1786 et 1790, Warszawa
1800, 1803 ([in] Józefa Szymanowskiego wierszem i proza pisma rózne
[Ecrits en vers et en prose de Józef Szymanowski]), Lipsk 1836 ([in]
Pisma Józefa Szymanowskiego [Ecrits de Józef Szymanowski])
· Listy Woltera o Angielczykach [Lettres philosophiques], 1773 et 1793
· Meropa [Mérope], selon le programme théâtral du
Collegium Piarum à Miedzyrzecze de 1774
· Sur l'insertion de la petite vérole (fgms) [in] Zabawy Przyjemne
i Pozyteczne [Jeux utiles et agréables], 1774, tome X, part. 2
· Teressa albo tryumf cnoty [adaptation de Nanine], trad. A. T. Michniewski,
Warszawa, 1775
· Oda na wojne 1771 Rossyaków z Turczynem [Sur la guerre des Russes
contre les Turcs en 1778], List do Katarzyny II roku 1772 pisany [Epître
à Catherine II], Wiersz starego Woltera do mlodej Delii [A la jeune Délie],
Wolter do grabiny B [A Mme la Comtesse B], Wiersz Woltera do króla szwedzkiego
[Au roi de Suède], trad. A. Naglowski, Zabawy Przyjemne i Pozyteczne
[Jeux utiles et agréables], Warszawa, nos: XII, XV, XVI, 1775 et 1777
· Listy [Epîtres]: Do czlowieka laczacego smak z umiejetnoscia
i umiejacego cenic uczonych [A un ministre d'état sur l'encouragement
des arts], O potwarzy [A Mme du Châtelet sur la calomnie], O równosci
losu ludzkiego [un chapitre du Discours en vers sur l'homme], trad. T. K. Wegierski,
1776
· Vanitas vanitatum. Próznosc nad próznosciami [Précis
de l'Ecclésiaste], trad. A. Naruszewicz [in] ZabawyPrzyjemne i Pozyteczne
[Jeux utiles et agréables],1776, tome 13, part. 2, p. 231-246
· Fragment du IIe chant de la Henriade [in] Monitor, 1777, no 62
· Nagroda cnoty [adaptation du Café ou l'Ecossaise], 1777
· Alzyra [Alzire], trad. Boxter, Jordan et Nowaczynski, Warszawa 1778
et 1779
· Królewna babilonska albo milosc na doswiadczeniu [La Princesse
de Babylone], Lipsk, 1779
· O zapadnieniu Lizbony [Le Poème sur le désastre de Lisbonne],
trad. S. Staszic, Warszawa, 1779
· Poema o zapadnieniu Lizbony, czyli nad falszywym tym axioma: Wszystko
jest dobrze. Uwaga, pokazujaca nikczemnosc czlowieka i slabosc rozumu ludzkiego
[Poème sur le désastre de Lisbonne], s. l., 1779
· Meropa [Mérope], trad. A. J. Orlowski, T. Nowaczynski, A. Ozga,
Warszawa, 1779
· Tak sie to dzieje na swiecie [Le Monde comme il va] [in] Powiesci moralne
z róznych autorów przez Imc Panne Uncy na dopelnienie jakoby powiesci
Marmontela wybrane [Contes moraux de divers auteurs par Mlle Uncy, choisis comme
supplément pour les contes de Marmontel], vol. 2, Warszawa, 1779
· Nierozumny zamysl czlowieka rozumnego [Memnon] [in] ibidem, vol. 4,
Warszawa, 1780
· Alcyra albo Amerykanie [Alzire], trad. I. Lachnicki, Warszawa, 1780
· Rymopismo Woltera nad losem zawistnym Lizbony albo roztrzasnienie tego
axioma: Wszystko jest dobrze [Le poème sur le désastre de Lisbonne],
Warszawa, 1780
· Kandyd Wszedobylski czyli Naylepszosc [Candide], trad. J. Przybylski,
Lipsk, 1780, 1793, Warszawa 1803
· Brutus [Brutus], trad. K. Skrzetuski, Warszawa, 1780
· Syn marnotrawny [L'enfant prodigue], trad. S. Trembecki (sur la page
du titre: Ludwik Azarycz), Warszawa, 1780 et Lipsk 1806
· Dobry Bramin czyli niechcacy bydz uszczesliwionym fanatykiem [Histoire
d'un bon bramin], trad. J. Przybylski, s. l. ni d. (Lublin, 1781)
· Memnon czyli madrosc ludzka. Powiesc filozoficzna [Memnon], trad. J.
Przybylski, Lublin, 1781
· Sierota chinski [Orphelin de la Chine], Warszawa, 1781
· Samson, trad. J. Wybicki, Warszawa, 1781
· Meropa [Mérope], jouée à Drohiczyn (Collegium
Piarum), 1782
· Jasio i Mikolajek [Jeannot et Colin], [in] K. Czerminska, Zabawka serc
czulych, Kraków, 1785
· Babuk albo swiat jak sie obraca. Przypowiesc obyczajna z francuskiego
[Le Monde comme il va], Lipsk, 1785, Warszawa, 1803
· Jasio i Mikolajek przez Woltera [Jeannot et Colin], trad. A. Felinski,
1785
· Brutus, trad. I. Zubowski en 1786, non publié
· Zaira [Zaïre], trad. pdp. F. Podoski, Warszawa, 1787
· Zaufanie zbyteczne w samym sobie zródlem jest wielu bledów
i nieszczesliwosci czlowieka [Memnon], trad. T. T. Weichardt [in] Wiadomosci
o damach i milosci rzadko kiedy miedzy ludzmi statecznie trwalej [Nouvelles
sur les dames et l'amour rarement stable entre les gens], Grodno, 1788
· Mahomet Prorok [Mahomet], trad. J. Debouhr, Wilno, 1788 et 1792
· Triumvirat, trad. A. Felinski, créé 1788-1792
· Saul, tragedia wyjeta z Pisma Swietego [Saül], trad. I. J. Bykowski,
Lipsk, 1789
· Bialy i czarny [Le Blanc et le Noir], trad. F. Makulski, Warszawa,
1790
· Tryumwirat [Triumvirat], trad. F. Gawdzicki (devait être représenté
à Varsovie le 17 décembre 1792, interdit par censure)
· Tragedia Meropy [Mérope], Warszawa, 1792
· Wiek Ludwika XIV [Le Siècle de Louis XIV], trad. W. Serafinowicz,
Wilno, 1793
· Ustawa natury przez Woltera do Fryderyka Wielkiego króla pruskiego
[Loi naturelle], Ferney, 1795
· Wiersz o czlowieku [Discours en vers sur l'homme], Wiersz nad nieszczesciem
Lizbony [Le Poème sur le désastre de Lisbonne], trad. J. K. Chodani,
Kraków, 1795
· Co sie damom podoba [Ce qui plaît aux dames], trad. J. U. Niemcewicz,
créé 1795-1796, publ. 1803 [in] Pisma [Ecrits]
· Szczyrzecki, historya prawdziwa wyjeta z rekopisma Ojca Quesnel z francuskiego
przetlumaczona [L'Ingénu], Kraków, 1796
· O prawie przyrodzonym [Loi naturelle], trad. S. Chomentowski, Kraków,
1798 et 1802
· Nanina czyli uprzedzenie zwyciezone [Nanine], trad. I. Bykowski, Wilno,
1799
· Scythes joués en 1799 sur la scène nationale, trad. perdue,
pdp. par J. Drozdowski
· Dzieje Karola XII, króla szwedzkiego [Histoire de Charles XII],
trad. A. Kadyi, Kraków, 1800 (texte abrégé)
· Smierc Cezara [Mort de César], Semiramis [Sémiramis],
trad. A. Ryszczewski, Warszawa, 1801
· Zaira [Zaïre], trad. K. Wolski, Warszawa, 1801 (contient aussi
l'analyse de la pièce et l'avis sur Zaïre de M. La Harpe)
· Edyp [dipe], trad. J. Kruszynski, représenté à
Varsovie, 1801
· Meropa [Mérope], trad. J. Drozdowski, Warszawa, 1803
· Henriada [Henriade], trad. J. K. Chodani, Kraków, 1803
· Henriada [Henriade], trad. E. Slowacki, Warszawa, 1803
· Pustelnik z Woltera [Zadig], trad. J. Swiderski [in] Zabawki wierszem
i proza [Jeux en vers et en prose], Wilno, 1804
· Scytowie [Les Scythes], trad. S. Starzynski, Wilno, 1804
· Henriada [Henriade], trad. I. Dembowski, Warszawa, 1805
· Sierota chinski [Orphelin de la Chine], trad. J. Radowicki (acte I
par S. Trembecki), Warszawa, 1806
· Rzym wybawiony [Rome sauvée], trad. I. Stawiarski, Warszawa,
1807
· Fragments de: Alzyra [Alzire], trad. L. Osinski, Zaira [Zaïre],
trad. K. Wolski, Brutus [Brutus], trad. K. Skrzetuski, Meropa [Mérope],
trad. J. Drozdowski, Smierc Cezara [Mort de César], trad. I. Zubowski
(1786) [in] Wybór róznych gatunków poezji z rymotwórców
polskich dla uzytku mlodziezy [Choix de genres divers de la poésie des
auteurs polonais à l'usage de la jeunesse], Warszawa, 1807, part. 3
· Semiramis, trad. B. Paszkiewicz, Wilno, 1807
· Orestes [Oreste], trad. J. Drozdowski, représenté à
Varsovie le 13 mai 1807
· Wolter dla mlodziezy, czyli wybór mysli i zdan ze wszystkich
dziel tego slawnego autora zdolnych oswiecic umysl i ksztalcic serce - Le Voltaire
de la jeunesse, ou Choix des morceaux les plus propres à former le cur
et à orner l'esprit, tirés des écrits de cet auteur célèbre,
Wroclaw, W. B. Korn, 1809 et 1819
· Meropa [Mérope], acte IV, sc. 2, trad. S. Regulski [in] Pamietnik
Warszawski [Le Journal de Varsovie], 1809, no 2, p. 358
· Memnon czyli madrosc ludzka [Memnon] [in] Pamietnik Warszawski [Le
Journal de Varsovie], 1809
· Historia wschodnia o Zadygu [Zadig] [in] Oeuvres de T. K. Wegierski,
1811
· Smierc Cezara [Mort de César], trad. A. Wybranowski, Lublin,
1815
· Fragments de: Katylina [Rome sauvée], trad. P. Czajkowski, Meropa
[Mérope], trad. S. Regulski [in] Pamietnik Warszawski [Le Journal de
Varsovie], 1815, no 1, p. 410 et no 3, p. 68 et 20
· Zadyg czyli przeznaczenie [Zadig], trad. S. Klokocki, 1816 (manuscrit)
· Tankred [Tancrède] représenté en 1817, publié
en 1836
· Alzyra albo Amerykanie [Alzire], trad. A. Wybranowski, Lublin, 1817
· Mieszko, ksiaze Nowogródka [L'Education d'un prince], trad.
A. Mickiewicz, 1817
· Pani Aniela [L'Education d'une fille], trad. A. Mickiewicz, 1817
· Darczanka [La Pucelle d'Orléans], trad. A. Mickiewicz, 1817,
publ. 1922
· Mahomet représenté en 1817 et 1823 (en manuscrit), fgms
publiés dans Pamietnik Warszawski [Journal de Varsovie], 1822, no 1
· Fragments de: Tankred [Tancrède], trad. K. Tymowski, Brutus
[Brutus], trad. A. Zdzarski [in] Pamietnik Warszawski [Le Journal de Varsovie],
1818, no 2
· Rzym oswobodzony czyli Katylina [Rome sauvée], trad. P. Czajkowski,
Kraków, 1818
· Brutus, trad. K. Majeranowski, représenté à Cracovie,
1818
· Historia kwakrów z dziel Woltera [Histoire des quakers tirée
des oeuvres de Voltaire], [in] Rozmaitosci [Faits divers], Lwów, 1819
· Memnon czyli madrosc ludzka [Memnon] trad. E. Brodzki [in] Pamietnik
Lwowski [Journal de Lwów], 1819
· O przyrodzeniu rzeczy z Woltera [Loi naturelle] [in] Dziennik Wilenski
[Le Journal de Vilnius], 1820, no 1
· Bialy i czarny [Le Blanc et le Noir] [in] Tygodnik Wilenski [Revue
hebdomadaire de Vilnius], 1820, no 9, p. 65 et 101
· Smierc Cezara [Mort de César], trad. D. Lisiecki, représenté
1820 (manuscrit)
· Fragments de: Zaïre, Mahomet, Tancrède, trad. H. L. Zaleski,
Warszawa, 1823
· Rady przez Woltera dane piszacemu dzienniki [Conseils à un journaliste]
[in] Weteran Poznanski [Vétéran de Poznan], Poznan, 1825, p. 34
· O krytyce godziwej z Woltera pism [Sur la critique honnête, tiré
des écrits de Voltaire], [in] ibidem, p. 363-368
· Zaira [Zaïre], trad. F. S. Dmochowski [in] Pisma wierszem [Ecrits
en vers], vol. 2, Warszawa, 1827
· Smierc Cezara [Mort de César], trad. M. A. Dzieduszycki [in]
K. Tanska, Rozrywki dla dzieci [Distractions pour les enfants], vol. 9, 1828
(2 scènes)
· Semiramis, Warszawa, 1830
· Fragments des traductions de différentes tragédies de
Voltaire, Corneille, Racine par M. Wyszkowski, Warszawa, 1830
LISTE DES ECRITS POLEMIQUES AUTOUR DE VOLTAIRE
· S. Poniatowski, Les Remarques d'un seigneur polonais sur l'Histoire
de Charles XII par M. de Voltaire, La Haye, 1741
· J. E. Minasowicz, List diabla do pana Woltera [Epître du diable
à M de Voltaire de C. M. Giraud], 1761
· Wszyscy bladza, czyli sprawa z obydwóch stron niesluszna albo
sad obojetny jednyi damy filozofki w terazniejszych okolicznosciach jezuitów
roku 1762 wydany, a z francuskiego przetlumaczony, w polskim jezyku do druku
podany, od N.N. [Tous errent, ou une cause injuste des deux côtés,
ou le jugement indifférente d'une dame philosophe dans les circonstances
actuelles des jésuites, édité en 1762, et traduit du français,
imprimé en langue polonaise par N.N.], Gdansk, 1766
· J. Bohomolec, Odpowiedz na zarzuty wzgledem przeznaczenia boskiego
[La réponse aux objections à propos de la providence], Warszawa,
1766
· S. Konarski, In impium poetam, quiamque sit autor carminis de terrae
motu Ulyssiponensi [in] Opera Lyrica, 1767, trad. en polonais par Szostowicz,
1778
· Pewny dyskurs polityczny kadeta Szkoly Rycerskiej z konwiktorem ex
Collegio Nobilium Scholarum Piarum o maxymach politycznych etc. w Warszawie
dnia 20 augusti r. 1768 [Un discours politique d'un cadet de l'Ecole des Cadets
avec un religieux ex Collegio Nobilium Scholarum Piarum sur les maximes politiques
etc. à Varsovie le 20 août 1768] (mns Kras. 823)
· S. Konarski, O religii poczciwych ludzi [Sur la religion des honnêtes
gens], 1769
· Religia w uporze albo rozmowy dwóch filozofów Rzetelnickiego
i Omylnickiego o rzeczach w sprawie religii, pod swiatlo rozumu podpadajacych,
a od modnej swiato-medrców filozofii pod watpliwosc wzietych [Religion
dans l'entêtement ou l'entretien des deux philosophes Rzetelnicki et Omylnicki
sur les affaires religieuses susceptibles d'être éclairées
par la raison, et mises en doute par les nouveaux philosophes], Poznan, 1776
· Stopnie w przepasc ateizmu prowadzace, przez Eudoxa Prawowierskiego
dla przestrogi i naprawy libertynów [Les marches menant à l'abîme
de l'athéisme, par Eudox Prawowierski pour l'avertissement des libertins],
Warszawa, 1776
· J. K. Trzcinski, Spowiedz, czyli jawne wyznanie P. de Voltaire [Confession
publique de M de Voltaire], Lwów, 1778 et Kraków, 1780
· Bledy Woltera [Les Erreurs de Voltaire de l'abbé Nonnotte],
1779, 1780 et 1781
· Niedowiarstwo, prostemi zdrowego zdania zbite uwagami. Przetlumaczone
z francuskiego 1773 die 20 Martii, do druku podane roku 1779 [L'incrédulité
combattue par le simple bon sens], 1779
· Wolter miedzy nieboszczykami [Voltaire parmi les Ombres de C. L. Ricard],
Kraków, 1781 et 1794
· T. T. Weichardt, List Imc Pana a Trahciew do nauczycielów filozofii
w Polszcze, zapraszajac do obchodzenia pamiatki smierci pana Woltera [La Lettre
de M. Trahciew aux maîtres de philosophie en Pologne invitant à
commémorer la mort de M de Voltaire], Lipsk (Warszawa), 1781
· Historyczno-krytyczne wiadomosci o zyciu i pismach pana Woltera i inszych
nowych filozofów [Informations historico-critiques sur la vie et les
oeuvres de M. Voltaire et d'autres nouveaux philosophes], trad. de l'allemand
(Christoph von Zabuesnig) par J. Przybylski, Warszawa, 1781
· Wyrocznia nowych filozofów dla dopelnienia i objasnienia dziel
Pana de Voltaire [L'Oracle des nouveaux philosophes de l'abbé Guyon],
Warszawa, 1782
· Dykcjonarz filozoficzny [Dictionnaire philosophique de l'abbé
Nonnotte], 1782
· Filozofka, czyli rozmowa damy z filozofami [Une philosophe ou la conversation
d'une dame avec les philosophes], Kraków, 1784
· W. R. Karczewski, O prawach fizycznych i moralnych swiata, czyli prawdziwe
systema natury z dziel francuskich zebrane [Sur les lois physiques et morales
du monde ou les vrais systèmes de la nature tirés des oeuvres
françaises], 1791
· Nauki rzadza swiatem [Les sciences gouvernent le monde], Warszawa,
1792
· Skutki dziel Woltera przez Gallicyana [Les Conséquences des
uvres de Voltaire par un Galicien], 1792
· K. Surowiecki, Python, lipsko-warszawski diabel, kontragedia na tragedie
"Saul", wyjeta z Pisma swietego, grana przez aktorów tamtego
swiata [Python, diable leipzigo-varsovien, contragédie sur la tragédie
"Saül", tirée de la Sainte Ecriture, jouée par
les acteurs d'outre-monde], 1792
· S. K. Potocki, Scena ostatnia "Pythona" [La Dernière
scène de "Python"], 1792
· K. Surowiecki, Góra rodzaca, bajka sprawdzona w XVIII w. [La
montagne qui accouche, fable vérifiée au XVIII s.], 1792
· I. Krasicki, O rymotwórstwie i rymotwórcach [Sur la poésie
et les poètes], [in] Dziela [Oeuvres], vol. 3, 1803, p. 382-383
· K. Surowiecki, Wolter miedzy prorokami [Du fanatisme de J. F. Laharpe),
1816
OEUVRES LITTERAIRES CONSULTEES
F. X. Dmochowski, Mowa na obchód pamiatki Ignacego Krasickiego Arcybiskupa
Gnieznienskiego miana na posiedzeniu publicznym Towarzystwa Warszawskiego Przyjaciól
Nauk dn. 12 grudnia 1801r. [Discours pour la commémoration de Ignacy
Krasicki, archevêque de Gniezno, tenu à la séance publique
de la Société varsovienne des amis des sciences le 12 décembre
1801] [in] I. Krasicki, Dziela [Oeuvres], Warszawa, 1803, vol. 1
Dobry Bramin, czyli niechcacy bydz uszczesliwionym fanatykiem. Powiesc filozoficzna,
Lublin, 1781
K. H. von Heyking, Wspomnienia z ostatnich lat Polski i Kurlandii, 1752-1797
[Les souvenirs des dernières années de la Pologne et la Courlande,
1752-1797] [in] Polska stanislawowska w oczach cudzoziemcow [La Pologne de Stanislas
Auguste aux yeux des étrangers], Warszawa, 1963, vol. 1
Historia wschodnia o Zadygu z Francuskiego na Polski wylozona jezyk, Wroclaw,
1786
Inwentarz biblioteki I. Krasickiego z 1810 r. [Inventaire de la bibliothèque
de I. Krasicki de 1810], réd. S. Graciotti, J. Rudnicka, Wroclaw, 1973
Korespondencja Ignacego Krasickiego. [La Correspondance de Ignacy Krasicki],
éd. Z. Golinski, M. Klimowicz, R. Woloszynski, Wroclaw, 1958
I. Krasicki, Do króla [Au roi] [in] Pisma wybrane [Ecrits choisis], Warszawa,
1954, vol. 2
I. Krasicki, L'Histoire, trad. J. B. Lavoisier, Paris, 1817
I. Krasicki, O rymotwórstwie i rymotwórcach [Sur la poésie
et les poètes], [in] Dziela [Oeuvres], Warszawa, 1803, vol. 3
A. Mickiewicz, Darczanka, Warszawa, 1922
A. Mickiewicz, Cours de littérature slave, [in] Pisma [Ecrits], Paris,
1860, vol. 9
Nadgroda cnoty. Komedia [La vertu récompensée. Comédie],
Warszawa, w Drukarni J.K.M. i Rzeczypospolitej w Kollegium Societ : Jesu, s.
d., in 12°
Nauki rzadza swiatem [Les sciences gouvernent le monde], Warszawa, 1792
Odpis na Monachomachia [Réponse à la " Monachomachia "],
Wroclaw, 1969
J. Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, éd. R. Radrizzani,
Paris, Le Livre de Poche, 1992
S. Staszic, Przestrogi dla Polski [Les Avertissements pour la Pologne], 1790
Syn marnotrawny. Komedia w pieciu aktach wierszem przestosowana przez Jmci pana
Ludwika Azarycza, Dworzanina Rady Nieustajacej, za Przywilejem w Warszawie,
1780
S. Trembecki, Gosc w Heilsbergu [Hôte à Heilsberg] [in] Pisma wszystkie
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Voltaire, Candide, ou l'optimisme [in] Contes en vers et en prose, éd.
S. Menant, Paris, Bordas, 1992
Voltaire, Discours aux confédérés catholiques de Kaminieck
en Pologne par le major Kaiserling au service du roi de Prusse, [in] uvres
complètes de Voltaire, éd. L. Moland, vol. XXVII
Voltaire, Discours en vers sur l'homme : Discours premier de l'égalité
des conditions [in] uvres complètes de Voltaire, éd. Moland,
vol. 9
Voltaire, l'Ecossaise [in] uvres complètes de Voltaire, éd.
Moland, vol. 5
Voltaire, Enfant prodigue [in] uvres complètes de Voltaire, éd.
L. Moland, vol. 3
Voltaire, Epître XLI. A Mme la marquise du Châtelet sur la calomnie
[in] uvres complètes de Voltaire, éd. Moland, vol. 10
Voltaire, Epître LVIII. A un ministre d'état sur l'encouragement
des arts [in] ibidem
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Voltaire, La Pucelle d'Orléans, chant V [in] Les uvres complètes
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Voltaire, Pot-pourri [in] Contes en vers et en prose, op. cit., vol. 2
Voltaire, Zadig ou la destinée [in] Contes en vers et en prose, op. cit.,
vol. 1
T. K. Wegierski, Do Bielinskiego. Mysl moja. [A Bielinski. Ma pensée],
[in] Kajetana Wegierskiego wiersze rózne [Poèmes divers de Kajetan
Wegierski] [in] Pisma rozmaite wspólczeych wierszem i proza [Les écrits
divers des contemporains en vers et en prose], éd. T. Mostowski, Warszawa,
1803, vol. 1
T. K. Wegierski, Do czleka laczacego smak z umiejetnoscia i umiejacego cenic
uczonych [A un ministre d'état sur l'encouragement des arts], [in] ibidem
T. K. Wegierski, List do ks. Wegierskiego [Lettre à l'abbé Wegierski]
[in] ibidem
T. K. Wegierski, O potwarzy. Do*** [in] ibidem
T. K. Wegierski, Organy. Poema heroikomiczne w szesciu piesniach [L'Orgue. Poème
héroï-comique en six chants], Warszawa, 1956
T. K. Wegierski, O rownosci losu ludzkiego [De l'égalité des conditions],
[in] Kajetana Wegierskiego wiersze rozne, op. cit.
Zadyg. Powiesc Woltera przekladania Józefa Szymanowskiego [in] Pisma
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de la littérature polonaise " Nouveau Korbut " : Les Lumières],
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Bibliographie d'histoire littéraire française, fondée par
Otto Klapp, vol. XXVIII-XXXVII, 1990-1999, par A. Klapp-Lehrmann, Frankfurt
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Polska bibliografia literacka [La Bibliographie littéraire polonaise],
depuis 1952, Warszawa, 1972 et suiv.
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